Starlet

2012 / Actuellement au cinéma

© Rapid Eye Movies

Inédit en France, Starlet, quatrième film de l’américain récemment palmé d’or, contient tout l’art du cinéaste : une qualité d’observation inouïe couplée à un attrait pour les franges marginales de l’Amérique. Avant les flamboyantes prostituées africaines-américaines transgenres de Tangerine, avant la strip-teaseuse et mère célibataire de The Florida Project, Sean Baker s’imposait déjà comme l’auteur d’un contre-récit du rêve américain. De banlieues délaissées en motels miteux, son œuvre dresse en effet peu à peu le portrait des laissé·es-pour-compte du libéralisme sauvage qui règne sur le pays de l’oncle Sam, en évitant adroitement à la fois l’écueil du misérabilisme et celui de l’angélisme.

Dans Starlet, Sean Baker dépeint le quotidien de Jane, une jeune actrice pornographique de la vallée de San Fernando. Le réalisateur pose un regard précis sur la réalité du métier d’actrice de films pour adultes, et parvient à marcher sur un fil ténu en refusant d’un même geste sensationnalisme sordide et fausse pudeur. De mauvais auteurs auraient plaqué du discours sur un sujet, Baker, lui, regarde. Cette absence de jugement n’équivaut cependant pas à une absence de point de vue : lorsqu’il filme le tournage d’une scène de X, il cadre à l’épaule afin de pouvoir toujours lier dans un même plan les acteur·ices qui s’ébattent, le cadreur qui les filme et le producteur qui observe. Se télescopent ainsi plusieurs types de rapports – sexuel, de travail et hiérarchique -, restituant à la scène la pleine multiplicité de ses enjeux, et l’empêchant de tomber dans une complaisance masturbatoire.

Un jour qu’elle chine les brocantes, Jane achète un thermos à une vieille dame, au fond duquel elle découvre une liasse de billets oubliée. Prise de remords, elle cherche à se racheter en se rendant utile à cette octogénaire esseulée. Les films de Sean Baker – et celui-ci ne fait pas exception – nous rappellent qu’une capacité d’observation accrue du monde est certainement la condition sine qua non d’une écriture fine des relations humaines sur lesquelles se bâtit un récit. Une fois encore, c’est en injectant de la complexité, et même de la dualité, dans ses personnages que le cinéaste atteint ici une profondeur rare et précieuse. La relation entre Jane et Sadie, deux femmes prises à des périodes charnières de leur vie qui trouvent en l’une et l’autre un soutien, n’occulte jamais la dimension contractuelle de leur lien. La culpabilité de Jane et la dépendance de Sadie en sont les fondations, mais la tendresse qui naît lentement entre elles n’en demeure pas moins vraie.

Ce travail d’orfèvre attentif – qui se paie en plus le luxe de s’accomplir dans la plus grande discrétion – permet à l’auteur de rendre n’importe quelle situation, aussi banale soit-elle, bouleversante. Une après-midi, Jane confie son chien Starlet à Sadie. Profitant d’une seconde d’inattention, celui-ci s’échappe, poussant la vieille dame à partir à sa recherche. Mais après plusieurs heures de déambulation paniquée, l’octogénaire se retrouve désorientée, avant que le chien ne revienne finalement de lui-même. Sous le choc, elle décide de mettre un terme à son amitié avec Jane. Si cette décision est si dévastatrice pour les spectateur·ices, c’est qu’elle signe la fin d’une relation ayant fleuri en dépit de circonstances de départ peu fertiles. Dépendance, intérêt, affection sincère : de multiples facteurs se nouent pour relier les personnages entre eux et nous enjoignent à une interrogation profonde, intime, pour démêler l’indémêlable.

Sean Baker fait partie de ces cinéastes rares, de ceux qui ménagent de vrais espaces de liberté à ses spectateur·ices pour réfléchir, douter, rêver. Dans Starlet, c’est précisément parce que cette confiance nous est donnée, que l’on accepte volontiers dans sa dernière scène de nous en remettre, pour une fois, à la supervision du réalisateur. Profitant d’émotions distillées touche par touche et pratiquement à notre insu, Baker reprend la main, et, tel un marionnettiste bienveillant (un oxymore pour qualifier un cinéaste), tire une unique ficelle venant intégralement dépiquer le tissu du récit, et abattre en nous un ultime barrage pour, enfin, nous submerger.

Starlet / De Sean Baker / Avec Dree Hemingway, Besedka Johnson, James Ransone / 1h43 / U.S.A, Royaume-Uni / 2012 / Sortie le 23 octobre 2024.

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