
Dans son troisième long-métrage, Coup de foudre, Diane Kurys déploie dans une veine autobiographique (que l’on retrouvait déjà dans Diabolo Menthe) le vécu de sa propre mère, d’origine juive, internée au camp de Perpignan en 1942.
Le film pose nécessairement un questionnement éthique : il sort en 1983, et le texte polémique de Rivette, De l’abjection, écrit douze ans plus tôt, est sûrement loin dans les mémoires. Pourtant, les mots de l’auteur marquent un tournant dans l’évaluation et la réception des films historiques traitants des atrocités de la Seconde Guerre Mondiale. On ne peut donc faire l’impasse de le mentionner dans Coup de foudre, qui ancre le début de l’intrigue et amorce le premier enjeu dramatique en plein conflit.
Dans sa critique virulente du film de Pontecorvo, Rivette souligne l’impossibilité morale d’esthétiser l’horrible réalité des camps d’extermination. Chez Diane Kurys, le contexte est différent : nous ne sommes pas dans un camp d’extermination mais dans un camp de concentration. Cependant, la représentation et la reconstitution du lieu n’échappent pas au pendant éthique qu’elles impliquent.
Alors qu’elle vient chercher son repas, Lena (Isabelle Huppert), en captivité, découvre une lettre glissée dans sa miche de pain. L’auteur lui explique qu’on lui a donné la possibilité de se marier ici même et que la femme qu’il épousera pourra quitter le camp de Perpignan avec lui. Il indique qu’il est celui qui sert les haricots ; que Lena n’a qu’à secouer la tête pour lui faire part de sa réponse. La rencontre est rapide et fulgurante, passe uniquement par un échange de regards. Lena acquiesce et Michel, décontenancé, verse une énorme plâtrée de nourriture dans l’assiette du Juif qui lui fait face. A cet instant, la salle se met à rire. Un rire qui attise la gêne. Car ce que fait Diane Kurys relève précisément d’une esthétisation.
Nous ne faisons pas face au même procédé que chez Pontecorvo ; d’un côté il y a un mouvement de caméra (un travelling) recadré, de l’autre un geste. Mais la conséquence est la même : provoquer délibérément une émotion précise chez le spectateur (pour le premier, les larmes; pour la seconde, le rire), grâce à des codes formels ou narratifs qui jouent consciemment sur le ressenti du public. Bien sûr, l’attrait comique de la scène s’inscrit dans le ton plus globale du film romantique. Si cette séquence longuement évoquée ne constitue que les prémices de l’intrigue, si l’optique de Diane Kurys n’est pas de développer un propos sur la représentation des camps au cinéma, il n’empêche que nous devons l’interroger. Car depuis la parution du texte de Rivette, éthique et mise en scène sont intrinséquement liés.
Comme indiqué précédemment, ceci ne relève que du premier contact entre Lena et Michel, les parents de la cinéaste. Une parenthèse qu’elle ne pouvait omettre. En parallèle, Diane Kurys suit le parcours de Madeleine, une artiste lyonnaise, dont le destin est lui aussi imbriqué à la guerre, sous un autre registre – bien plus dramatique. Elle se marie à un résistant bientôt abattu par la milice allemande. Les deux femmes qui subissent de plein fouet les conséquences de l’guerre voient leur chemin se croiser des années plus tard. Elles se rencontrent à la kermesse de l’école de leurs enfants respectifs. Elles échangent quelques mots, et le coup de foudre du titre est bien celui qui éclate entre elles. Leur relation tangue entre amitié fusionnelle et amour profond. Diane Kurys sait parfaitement comment filmer l’ambiguïté, qu’elle capturait déjà dans un plan de Diabolo Menthe, et qui se s’étend ici à l’entièreté de l’intrigue. Il y a ces répliques, d’allure anodines, qui soulignent la complexité des sentiments ressentis par les protagonistes : Lena et Madeleine se changent ensemble et débattent sur leur poitrine, jusqu’au moment où un silence – de gêne, de désir ? – s’installe ; plus tard, Madeleine dit à Lena qu’elle aimerait l’embrasser – comme une amie intime, comme une amante ?
Grace à ses protagonistes féminines, Diane Kurys traite du poids du patriarcat sur leur destin : on retrouve les thèmes du travail, ou de l’obtention du permis de conduire, qui interagissent constamment avec l’approbation (ou non) du mari, indiquant alors la domination masculine, et l’absence de prises de décisions féminines. Dans une séquence comique, qui engendre cette fois un rire critique et fertile, Lena s’apprête sous le regard de Michel. Ce dernier remarque que l’on voit sa culotte au travers de sa robe qu’il juge trop ajustée. Comme toute réponse, Lena retire son sous-vêtement, affirmant, la tête haute, qu’il n’y a plus de traces. Féministe et provocateur : la signature du cinéma de Diane Kurys.
Coup de foudre / de Diane Kurys / Avec Miou-Miou, Isabelle Huppert, Guy Marchand, Jean-Pierre Bacri / France / 1983 / 1h50 / festival Lumière 2024.