
Voyage à travers l’Histoire chinoise et les formes cinématographiques, Les Éternels, dernier opus de Jiǎ Zhāng-Kē, apparaissait comme un chant du cygne pour le cinéaste. L’ultime plan – une caméra de surveillance (dans le film) capturée par la caméra numérique (hors-film) –, réflexion du numérique sur lui-même, amenait à une interrogation légitime quant à l’avenir de son auteur : que reste-t-il à filmer lorsque l’image a parcouru l’Histoire et finit par se contempler elle-même ? De prime abord, en retournant vingt ans en arrière, Les Feux sauvages évite la question pour réitérer un même programme rétrospectif. Pourtant, le voyage opéré diffère cette fois-ci par l’origine des images déployées, à la fois documentaires, d’archives ou de scènes (coupées ou non) des précédents longs-métrages de l’auteur, mais aussi nouvellement tournées durant le COVID.
Adepte des variations, Jiǎ Zhāng-Kē explore maintenant la répétition. Zhao Tao, figure emblématique du cinéma de Jiǎ, conserve le nom de Qiao Qiao, son personnage dans Plaisirs Inconnus, mais adopte désormais un mutisme permanent et vit une relation tumultueuse avec Guo Bin, interprété par Zhubin Li, anciennement Qiao San dans le film de 2002. Les Feux sauvages pourrait être réduit à un exercice de collage mais la quête d’abstraction de ses propres images tend vite à dessiner une nouvelle voie, dans laquelle le plan se voit conférer un sens nouveau. Les ellipses et ruptures multiples créant des trous béants dans le pseudo-récit qui nous est présenté initialement, l’objectif n’est pas de maintenir une histoire classique, mais de la réduire à l’os pour laisser vivre les figures hors de carcans scénaristiques.
Autrefois, que ce soit dans Still Life ou The World pour ne citer qu’eux, la déambulation se construisait autour de l’objectif ténu d’un protagoniste. Aujourd’hui, les hommes errent sans but apparent – l’histoire d’amour n’étant qu’un prétexte assumé – et le paysage chinois s’impose comme le vrai fil conducteur de ces errances. Au cours de ce voyage esthétique planant, une seule logique semble prévaloir, celle de flux. Celui des visages humains, des villes tour à tour détruites et reconstruites au fil des années et des chantiers, celui qui fait basculer de l’effervescence festive des années 2000 au silence désertique de l’ère COVID. Contrairement à Boyhood ou d’autres expérimentations “temporelles” récentes ne dépassant jamais le stade du dispositif lourdement appuyé, les mutations capturées dans Les Feux sauvages brillent par leur capacité à se déployer discrètement, toujours en coin et jamais véritablement au cœur de l’image.
Les Feux sauvages repose donc sur une intention fragile, qui se passe de tout impératif discursif pour simplement « donner à voir ». Évoquant par instants le ciné-œil de Dziga Vertov, « libéré de l’immobilité humaine, […] en perpétuel mouvement », Jiǎ Zhāng-Kē atteint néanmoins ici un entre-deux esthétique, partagé entre une quête d’émancipation des perceptions humaines et sa fascination irrémédiable pour le vivant. Si des mystères gisent au-delà des hommes, aucun ne surpasse ainsi celui du visage monolithique de Zhao Tao. « Je ne vois pas l’expression de votre visage », remarque un robot qu’elle croise au centre commercial. C’est précisément parce que l’émotion de l’actrice échappe au regard qu’il faut la filmer encore et encore, dans l’espoir de percer, un jour, la vérité derrière le masque.
Les Feux sauvages / de Jiǎ Zhāng-Kē / Avec Zhao Tao, Li Zhubin, Pan Jianlin, Lan Zhou / 1h51 / Sortie le 8 janvier 2025.