
Si son titre fait état d’une singularité, Presence est pourtant l’objet de paradoxes pluriels. Quoi de mieux qu’une telle œuvre pour un cinéaste comme Steven Soderbergh, qui multiplie les projets insolites depuis sa fausse “retraite” en 2013 ?
Il y a quelque chose d’inévitablement trompeur et, par la même occasion, de grisant à découvrir ce nouveau long-métrage sans en avoir saisi le concept au préalable. Organisée en un plan-séquence sophistiqué et filmée avec un grand angle exacerbé, l’introduction — montrant la visite d’un pavillon par une famille américaine moyenne — semble d’emblée s’inscrire dans les exercices de style ostentatoires de certains marchands d’images contemporains (1917 ou Birdman, pour ne citer qu’eux). C’est par le regard-caméra de Rebecca, la benjamine de la fratrie, que l’entreprise, faussement annoncée, s’effondre pour révéler un vertigineux gouffre esthétique. La caméra n’est ici pas un simple support extradiégétique ; elle devient une entité fantomatique, (souvent) imperceptible aux protagonistes, mais pourtant pleinement ancrée dans la diégèse.
Plutôt que de citer Mendes ou Iñárritu, Presence revient donc aux fondamentaux hitchcockiens, à une version moderne de Fenêtre sur cour, tournée non plus vers l’extérieur mais vers l’intérieur de la maison. La caméra adopte une double intention, incarnant à la fois le deuil de Rebecca et le voyeurisme du spectateur. Toujours placée au sein de la maison, parfois cachée dans ses recoins (un placard, notamment), elle est constamment en quête d’une scène intime qui vaudrait le coup d’œil, tout en devant parfois éviter les regards clairvoyants de notre héroïne, seule capable de la ressentir.
Une entité condamnée à errer sans but et à observer sans relâche ne peut échapper à la confrontation avec le temps, le vide et, inévitablement, l’ennui. Pourtant, en digne artisan hollywoodien, Soderbergh structure son projet esthétique autour du sacro-saint découpage. Son existence se resserre ainsi sur les tensions dramatiques qui traversent la famille, chaque scène trouvant sa légitimité dans sa nécessité narrative. Loin d’être un simple témoin passif, voué à scruter un espace souvent déserté, l’entité voit tout, en permanence. C’est précisément lorsque le montage devient impossible que la beauté de Presence se révèle. Une séquence en apparence anodine en témoigne : un soir, Chris, le père, passe de chambre en chambre pour proposer à sa famille de commander à manger, puis descend sur la terrasse, reçoit l’appel d’un ami et s’effondre en larmes. Un plan long, presque trop, qui n’apporte rien de plus que ce que l’on savait déjà — un mal-être aussi familial que personnel — mais qui l’exprime avec une sobriété touchante.
Bien que l’idée de contrôle soit centrale au récit (“You’re in control”, répète Ryan, le petit ami de Rebecca), elle est ironiquement symptomatique d’un film qui peine à le céder et ce, jusqu’à son dernier acte, où Soderbergh trouve enfin le cœur émotionnel de son projet, au détriment de son potentiel esthétique, fascinant mais fragile.
Presence / De Steven Soderbergh / Avec Lucy Liu, Chris Sullivan, Julia Fox, Eddy Maday, Callina Liang, West Mulholland / États-Unis / 1h25 min / Sortie le 05 février 2025.