Black Dog

Actuellement au cinéma

© Memento Distribution

Fort d’une dizaine de long-métrages, le cinéaste chinois Guan Hu n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais eu les honneurs d’une distribution sur le territoire français. Plutôt portés sur le grand spectacle guerrier, conformes à l’agenda politique du régime, ses films précédents paraissaient effectivement peu compatibles avec la liberté de ton et les canons esthétiques associés à la figure de l’auteur chère au cinéma hexagonal. Il aura donc fallu attendre Black Dog, passé par le Festival de Cannes duquel il repartit couronné du prix Un certain regard, pour que nous puissions découvrir l’œuvre de ce réalisateur chevronné, habitué des superproductions bardées d’effets numériques.

Radicalement différent sur le papier de ses efforts antérieurs, Black Dog raconte l’histoire de Lang, de retour dans sa ville natale décatie, au glorieux passé industriel rongé par la rouille et la poussière, après une période de détention. Enrôlé dans une patrouille chargée de capturer les chiens errants qui envahissent les rues, le jeune homme va se lier d’amitié avec l’un d’eux. Plus propice à séduire un public occidental, affichant clairement sa dimension existentialiste sur fond de commentaire social (l’intrigue se déroule au seuil de Jeux Olympiques de 2008), le film inquiète de prime abord par l’impression qu’il donne de vouloir manger à tous les râteliers : convoquant aussi bien le western, le film noir et la dystopie, que le burlesque de Charlie Chaplin – et en particulier Une vie de chien (1928) – et Buster Keaton, le projet laissait craindre une lettre d’amour au cinéma éculée et bourrative à l’adresse des festivals européens.

À lui seul, le plan d’ouverture suffit à éteindre tous ces doutes et nous rassure quant à la puissance d’évocation du film : depuis le sommet d’une colline, un lent mouvement panoramique décrit la trajectoire d’un minibus en plein désert, bientôt renversé par l’irruption dans le plan large d’une meute de chiens lancée à pleine vitesse dans sa direction. Transcendant ses influences esthétiques par une mise en scène d’une netteté époustouflante, le cinéaste utilise le langage de son medium pour soutenir un regard éminemment singulier. Situant son intrigue dans le désert de Gobi, qui fait ici office de page blanche, Hu utilise le grand angle et le cinémascope pour souligner à la fois la solitude de son personnage, cavalier solitaire sillonnant le décor à dos de motocross, et la condition d’une communauté de laissés-pour-compte, sacrifiés sur l’autel du progrès économique.

Jamais démonstratif, à l’image de son héros mutique, le réalisateur progresse dans son récit à coups d’ellipses, interrompant des scènes à des instants cruciaux comme pour mieux nous laisser traquer les images manquantes d’un scénario troué, dans lequel Lang est sans cesse poursuivi par le boucher de la ville, qui le tient responsable de la mort de son neveu. Une vendetta à cuisson lente, marquée par des intimidations à répétition, laissant les spectateur·ices dans le même état que son héros lors d’une scène d’une poésie à couper le souffle : alors qu’il rebondit dans les airs, accroché à un élastique qui s’étire et se rétracte depuis le sommet d’une tour, Lang est rattrapé par son poursuivant. Celui-ci arrose d’essence la corde qui le retient à la vie, avant de poser un briquet incandescent en équilibre à son départ, laissant le sort du jeune acrobate entre les mains du destin. En coupant sa scène à cet endroit précis, Guan Hu tourne le dos à la mécanique du suspens pour mieux nous faire embrasser celle de la suspension. L’élastique s’est-il embrasé ? Lang a-t-il dû appeler à l’aide pour se défaire de ses liens ? Nous n’en saurons jamais rien.

Ce sentiment d’indécision est au fond celui dans lequel baignent tous les personnages du film, englués quelque part entre la vie et la mort dans un purgatoire désertique qui ne distingue plus les humains des animaux. C’est cette relégation à la marge de l’existence qui permet à Lang de trouver son double en un lévrier noir et sauvage, qu’il rencontre parce qu’ils pissent tous deux sur le même coin d’immeuble. Dans ce monde sans femmes appelé à s’effondrer, le cinéaste dresse ainsi un parallèle entre ces hommes privés de raison d’être et les animaux réduits par ces derniers à l’état d’objets à disposition. Les chiens errants vainement capturés par cette milice de pacotille, le tigre enfermé dans une cage de ce zoo abandonné, les serpents découpés pour les propriétés médicinales de leur venin par le boucher Hu : les violences infligées aux animaux apparaissent ici prises dans un continuum qui s’étend au genre humain, et témoignent de l’imaginaire antispéciste du cinéaste. Dans un très beau plan final voué à réconcilier les êtres, Guan Hu déleste son héros de l’écrasant poids de sa condition. Déjà situé en deçà de l’homme, puisque privé du langage, Lang est alors ramené à son animalité, envisagée comme unique voie d’émancipation face à un réel social devenu définitivement irrespirable pour l’humanité.

Black Dog / de Guan Hu / Avec Eddie Peng, Liya Tong, Jia Zhangke / 1h50 min / Chine / Sortie le 5 mars 2025.

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