Tu ne mentiras point

Actuellement au cinéma

© Condor distribution

C’est une église dans un pays de charbon. On la voit sous tous ses angles, toujours de l’extérieur. L’image est sombre, tachée comme les visages et les mains de ceux qui remplissent et transportent des sacs de houille toute la journée. Bill Furlong (Cillian Murphy) gère sa petite en19treprise. C’est lui qui livre le charbon. Il est généreux, taiseux, travaille dur. Un bon père de famille des années 1980, l’incarnation d’une virilité d’apparence tranquille. Ça pourrait être cliché, mais la mélancolie qu’il y a toujours au fond des yeux de Cillian Murphy confère au personnage une profondeur naturelle, une grande humanité dans l’immobilité et le silence les plus totaux. De tranquille, la virilité devient hantée. Le regard et le silence suffisent. Travelling après travelling, on s’accroche à Bill, à son ennui. La caméra divague sur la ville avant de rattraper le protagoniste, qui n’a pas changé. On n’avait pas besoin de plus. Un personnage anesthésié qui, soudain, serait confronté à l’horreur.

Car Tu ne mentiras point (Small Things Like These) est l’histoire d’un secret terrible très longtemps gardé, celui des couvents de la Madeleine où, entre 1922 et 1996, plus de dix mille femmes irlandaises ayant eu des rapports sexuels hors mariage ont été recueillies, puis humiliées et maltraitées. L’histoire fictionnelle de Bill Furlong, elle, est adaptée du roman éponyme de l’écrivaine Claire Keegan. Et d’entrée, quelque chose pèse, on le sent. Tout est vu à travers des encadrements de portes ou des vitres troubles, qu’elles soient embuées ou sillonnées de pluie. Au sein du couvent, où Bill pénètre la première fois comme dans une maison hantée lors d’une de ses livraisons, le vitrage est grenu : on floute volontairement. L’image parle très intelligiblement.

Il se trouve cependant que Bill trimballe avec lui un passé traumatique et c’est là que le film coule. À grand renfort de flashbacks, les éléments confus de la petite enfance de Furlong sont distillés, trop lentement : le suspense est plombant, le mystère inutile. Bill est né d’une union sacrilège et sa mère et lui ont été recueillis par une riche dame des environs, échappant donc au couvent. Puis sa mère meurt ; pourquoi, comment, on ne sait pas. On saisit confusément que, si c’est Bill qui le premier brise l’omerta entourant le couvent local et prend sous son aile la jeune Sarah, c’est à l’aune du souvenir de sa mère. Là est le grand échec du film : la psychologisation de la morale.

La tension principale, entre le couvent, extension de l’Eglise catholique, et le peuple, est à la fois éthique et pécuniaire. On le comprend très clairement lorsque la mère supérieure tente d’acheter le silence de Bill avec une grosse enveloppe et la menace d’empêcher ses plus jeunes filles d’accéder à l’éducation, dont le monopole local est détenu par les religieuses. Il accepte, puis se rétracte, hésite, distribue l’argent et finit par accueillir chez lui la jeune femme trouvée enfermée dans la cabane à charbon du couvent. Elle entre chez lui sans se départir du noir qui la macule, chose qu’on voit Bill faire tous les soirs avant de franchir le seuil du salon.

Des scènes comme celle-ci, strictement spatiales, visuelles et symboliques, contiennent l’essentiel du film. Ce qui les sépare est redondant, puisque tout a déjà été dit : chaque action de Bill est sous-tendue par son passé. Il éprouve de la compassion pour Sarah parce qu’il a vu sa mère souffrir d’être une paria. Le dilemme moral est rendu obsolète, à trop vouloir expliquer un choix qui, de toute façon, était visiblement déterminé. Bill ne change pas. Il a toujours été généreux, pas soucieux du regard d’autrui, et il le reste. On le voit souffrir, brosser violemment le charbon sur ses mains, s’écrouler en sol en se remémorant sa mère, et pour quoi ? Il semble lutter contre un sens éthique inné, une chose qui le dépasserait et que ses congénères locaux ne possèderaient pas. Ils n’ont pas vécu ce que lui a vécu, eux qui savent et ne font rien. Comment Bill, qui vit dans les environs depuis des années, est passé à côté de ce qui se trame au couvent, est une incohérence narrative parmi d’autres, qu’on aurait pu pardonner si le tout avait été fonctionnel.

Le film arrive laborieusement à un conclusion franchement problématique, en plus d’être empiriquement fausse : la morale est entièrement déterminée par la psychologie et on ne peut agir bien pour autrui que si l’on comprend entièrement ce qu’il vit, parce qu’on l’a vécu ou vu de près. Ce n’est sans doute pas l’opinion de Tim Mielants ni de Claire Keegan, n’empêche : c’est là. Rien d’autre ne sort du film si l’on omet ces quelques balbutiements de critique sur le statut de l’Eglise catholique en Irlande et le poids étouffant de la religion sur les classes sociales pauvres dans ce contexte. Car il semblerait que Bill ait eu suffisamment à manger dans son enfance pour ne pas avoir peur des bonnes soeurs et de leur pouvoir, ou du moins c’est ce qu’on nous dit, et cette ignorance de la faim le pousserait à agir : la morale serait donc déterminisme et ignorance ? On repassera pour la philosophie éthique. Au lieu de s’escrimer à tout expliquer, il aurait fallu et faire confiance à la clarté et la force de la mise en scène et aux beaux yeux tristes de Cillian Murphy. Il y avait déjà beaucoup à en tirer.

Tu ne mentiras point / de Tim Mielants / Avec Cillian Murphy, Eileen Walsh, Emily Watson / 1h38 / Irlande / Au cinéma le 30 avril 2025.

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