
Mais que diable Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) allait-il faire dans cette galère ? Alors qu’on a tout juste croisé la route de Marcelo (Wagner Moura) au détour d’une station essence pour le moins sinistre, nous voilà jetés dans l’institut océanographique de Recife aux côtés d’un trio de flics mené par le docteur Euclides (Robério Diógenes), tiré de la débauche carnavalesque que signale la persistance de fard et de quelques confettis sur son visage. Sur une table chirurgicale, un requin attend aussi impatiemment que les trois policiers inquiets qu’on lui ouvre les entrailles pour en extraire une jambe bien embarrassante, puisque nullement là où elle devrait être. Une jambe qui aurait tout de celle de ce pauvre quidam dans sa barque, troisième casse-croûte du squale enragé de Spielberg, figurant synecdochiquement son état de chair à poissons. Plusieurs minutes plus tard, on verra le jeune fils du mystérieux Marcelo dessiner l’affiche du film, confirmant son statut d’hypotexte crucial de L’Agent secret.
Entre la première occurrence du membre arraché et ce clin d’œil explicite, on n’a toujours rien compris des circonstances de la fuite du ténébreux inconnu, si ce n’est sa probable incompatibilité avec le régime militaire qui opprime le Brésil. Car la dictature, on ne la voit jamais tout à fait : seulement, de nouveau, synecdochiquement. Comme le grand blanc chez Spielberg. Comme récemment chez Walter Salles, dans Je suis toujours là (2025), où peu à peu le hors champ politique s’immisçait dans le champ intime pour le désagréger. Si cependant Salles se bornait à signifier la présence constante et fantomatique de l’État, avant finalement de s’introduire dans son antre criminelle, la poétique riche en contrastes, en parts manquantes et polymorphe de Kleber Mendonça Filho en véhicule l’expérience.
Dès l’ouverture, le ton est donné. Par un cadavre abandonné sous un carton modeste, à la merci des mouches et des chiens errants. Cadavre qui n’incommode pas outre mesure le pompiste édenté de la station où Marcello s’est arrêté. Le corps gisant, esseulé, surgissant au bout d’un ample travelling wellesien au premier plan d’une image aux teintes étrangement flamboyantes et saturées, inaugure un univers diégétique nimbé d’inquiétante étrangeté, convoquant les méandres des films noirs de Hawks, du Procès d’Orson Welles (1962) adapté de Kafka, ainsi qu’une humeur d’anxiété hitchcockienne. Jeux métonymiques effrayants ou ludiques, écarts esthétiques entre gravité du sujet et photographie chamarrée, détails détonnants et absurdes à l’instar d’un félin à deux faces, héros-spectateur privé d’agir (façon John Ferguson ou Martin Brody), tout concourt ingénieusement à faire éprouver le climat insensé d’une époque.
La virtuosité du geste de Mendonça Filho tient ainsi à ce qu’il assume de se risquer à noyer son spectateur, par des enchâssements narratifs et une action dilatoire, afin de le plonger en situation d’égarement dans un contexte, doublement, de carnaval (arrière-plan constant du récit) où les valeurs et les statuts apparaissent travestis : le crime n’étonne plus personne ; les flics sont les voyous ; un tueur à gages est un ex-militaire officiel devenu porte-flingue officieux du pouvoir ; l’État, censé protéger, menace de mort. Rappelons par ailleurs que Les Dents de la mer narrait non seulement une chasse au requin initiatique, mais aussi le désarroi d’un policier ordinaire aux prises avec un maire et des commerçants cupides, plus soucieux des retombées économiques d’une saison estivale que de quelques vies humaines. Le vrai prédateur du film s’identifiait dans les sphères du pouvoir local, que l’on pouvait plus largement assimiler à l’État américain sacrifiant au Vietnam, sur l’autel de ses intérêts géopolitiques, la jeunesse de son pays.
À mille lieues d’un cinéma gratuitement citationnel, le foisonnement formel et intertextuel de L’Agent secret déploie un réseau de correspondances jubilatoire qui densifie son propos, et dont la pertinence s’affirme absolument quand le contemporain, soudain, fait effraction. Un tissage temporel similaire concluait Je suis toujours là, mais tandis que la mémoire des disparus continuait de hanter le Brésil actuel, c’est l’oubli, la mémoire empêchée, ensevelie, qui tourmente ici plus sensiblement le présent. Par un geste de distanciation inattendu, le récit des tribulations de Marcelo exhibe sa fictionnalité tout en suggérant, dans sa diégèse, son historicité, révélant ainsi ce qui s’avère le sujet latent du long métrage, et peut-être l’horizon artistique de son auteur : le cinéma comme puissance de recomposition du corps brésilien.
Au dénouement, la mémoire perdue, stockée dans une clé USB, est transmise dans un centre de collecte de sang qui, l’apprend-on, se trouve à l’emplacement d’un ancien cinéma. La croyance en la fable cinématographique dont témoigne L’Agent secret n’émeut toutefois pas pour elle-même, parce qu’au service d’une sacralisation idiotement dévote. Elle émeut parce qu’elle exprime la souveraineté du geste esthétique, en ce que la forme constitue le fondement, la condition, d’un art politique. D’où la présence intempestive des corps, car le cinéma ne saurait faire fi de la chair. Un membre amputé remonte, émerge à la surface de l’écran qui réincarne les corps et les idées que la dictature a fait disparaître, que l’histoire du Brésil a occultée depuis les lois d’amnistie de 1979.
Notons que L’Agent secret ne montre pas uniquement des corps démembrés. Ils exultent aussi : sexuellement, dans une salle de cinéma – encore – ; amoureusement, au fond du champ tandis que s’orchestre devant nous un meurtre ; ou dans les couleurs affriolantes de l’image. À rebours d’une forme froide et grisâtre, attendue quand on reconstitue la réalité d’une dictature, par exemple chez Christian Mungiu (Quatre mois, trois semaines, deux jours, qui n’en demeure pas moins un grand film) faire du cinéma politique, pour Mendonça Filho, implique encore d’embrasser les variations, la confusion, l’étourdissante polychromie du réel.
L’Agent secret / de Kleber Mendonça Filho / Avec Wagner Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido / 2h40 / Brésil / Festival de Cannes 2025 – Compétition.