
Si, jusqu’à présent, Joachim Trier parvenait avec finesse à éviter les écueils du pathos dans ses précédents films abordant des thématiques graves telles que le suicide et le deuil, force est de constater qu’avec Valeur Sentimentale, le cinéaste norvégien semble s’enferrer dans les travers de son propre système esthétique en faisant du dolorisme un ressort dramaturgique appuyé qui charrie tout un réservoir d’images empreint d’un pathétique assumé.
Le spectateur est plongé dans la même maison qui marquait la fin tragique de Oslo, 31 août. Une ombre funèbre continue d’y planer : cette demeure familiale devient, à la mort de la matriarche, le théâtre d’une lente et douloureuse tentative de réconciliation entre un père veuf cinéaste interprété par Stellan Skarsgård, et ses deux filles, incarnées par Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas. Pour ce faire, le père décide d’offrir le premier rôle à l’une de ses filles pour son nouveau film avec lequel il entend rouvrir les sépulcres des secrets familiaux.
Quoique plus académique, la vision de cinéma que déploie Trier dans ce film pour orchestrer cette réconciliation familiale est à l’image de celle de son personnage cinéaste, comme en témoigne la séquence projetée dans la salle deauvillaise à la faveur d’une rétrospective. À travers un plan séquence, tout converge pour souligner l’intensité des émotions : la caméra resserre son cadre sur les frémissements d’un visage, captés pendant de longues secondes, dans une tentative poignante d’éveiller notre sensibilité. C’est ce à quoi s’emploie la caméra du cinéaste norvégien tout au long du film, trouvant son point d’orgue dans une séquence finale où, braquée trop longuement sur la complicité retrouvée entre un père et sa famille, elle s’attarde avec insistance pour tirer les larmes.
Cette solennité trouve néanmoins un contrepoint salutaire par des incursions ironiques et des touches d’humour, notamment lorsque le film adopte un discours méta qui vient introduire une distance réflexive. Il n’est pas anodin de constater que l’excellence du jeu des acteur·rices, loin d’être un simple atout, entraine le cinéaste dans une dépendance à la puissance expressive de ses interprètes en déployant un dispositif de mise en scène trop soucieux de capter l’émotion, au risque de la sur-orchestrer.
Ainsi, Renate Reinsve livre une prestation tout en retenue, éloignée de la légèreté solaire qui caractérisait son rôle dans The Worst Person in the World (2021). Elle incarne ici une jeune femme tiraillée entre ressentiment, orgueil blessé et désir enfoui, sans jamais forcer le trait. De son côté, Stellan Skarsgård compose avec justesse un patriarche déchu, oscillant entre autorité déclinante et vulnérabilité affective. Pourtant, ce jeu d’une grande finesse aurait peut-être mérité un cadre plus épuré, moins insistant dans sa volonté de faire naître les larmes. En insistant par moments sur une mise en scène lacrymale — plans prolongés, musique pathétique, silences chargés — Trier semble vouloir garantir l’émotion là où les interprètes suffiraient à eux seuls à la susciter. On en vient ainsi à se demander si la virtuosité des acteurs ne pousse pas, paradoxalement, le réalisateur à surligner ce qui aurait gagné à rester en demi-teinte.
Valeur sentimentale / De Joachim Trier / Avec Stellan Skarsgård, Renate Reinsve, Elle Fanning, Inga Ibsdotter Lilleaas / Norvège / 2h12 / Sortie le 20 août 2025 / Festival de Cannes 2025 – Compétition – Grand prix