
Depuis The French Dispatch (2021) voire The Grand Budapest Hotel (2014), pour les plus intraitables puristes, le petit Mozart texan du cinéma américain fait l’objet de houleuses querelles, entre ceux qui le défendent mordicus, irréductibles andersoniens, et ceux qui osent constater un début d’essoufflement de son cinéma. Si Asteroid City (2023) pouvait apaiser les craintes de ces derniers, charmant par son registre plus résolument absurde et ses instants suspendus, The Phoenician Scheme semble hélas les raviver, avec plus de vigueur.
Attendre de Wes Anderson qu’il abandonne un jour son esthétique toute en saturations que ses exégètes, tels que Marc Cerisuelo, qualifient d’encombrée, digne d’un collectionneur, serait aussi vain et patentement idiot que d’espérer lire Annie Ernaux dans le style de Marcel Proust, ou voir un Klein figuratif. Exiger d’un artiste qu’il renie son langage, parle une autre langue que la sienne, n’est pas bien sérieux. Qu’il dote son style de quelques variations, quelques fluctuations, paraît toutefois salutaire, ce qu’Anderson fait montre d’accomplir sans délai dès la séquence inaugurale de ce nouvel opus, dans le jet privé du multi milliardaire répondant au nom incongru, typiquement andersonien, d’Anatole « Zsa-zsa » Korda (Benicio Del Toro), extirpé de sa lecture par l’explosion de son collaborateur, emporté avec l’arrière de son avion.
Une disruption saisissante qui annonce la couleur, d’ailleurs étonnamment plus blafarde que de coutume, d’un film moins clos sur lui-même, plus perméable peut-être aux préoccupations contemporaines. Comme si le réel tout à coup enfonçait les parois de l’univers factice de l’auteur, au parfum d’enfance qu’ont connotés par exemple un train ou un sous-marin. C’est le tournant le plus – le seul ? – exaltant du film, tournant ouvertement politique qu’induit son univers financier et son personnage d’ultrariche plus puissant que les Etats, contraint d’aller solliciter chacun de ses partenaires économiques pour l’aider à combler un « gap » provoqué par l’inflation du prix du rivet qui menace d’entraîner sa ruine et celle du projet de sa vie : la construction d’un barrage. Projet incompréhensible car ostensiblement absurde.
L’intrusion burlesque de cette intrigue financière au sein du petit théâtre d’Anderson occasionne un écart qui redéfinit alors son esthétique du plan, où coexistent vides et trop pleins, le vide ne signifiant non plus tant un trauma ou une perte, d’habitude au fondement de ses récits, mais une existence vaine où la matière, le réel, et l’humanité ont disparu. Survivant toujours miraculeusement à maints attentats, Zsa-zsa n’a en effet plus grand chose de commun avec les vivants, et tout l’enjeu du scénario sera bien entendu, on le sait au moins depuis La Famille Tenenbaum (2001), de renouer avec l’autre – ici sa fille religieuse -, et de retourner à une vie plus authentique, figurée dans l’épilogue.
Mort-vivant, le magnat, comme sa bande de capitalistes foufous, a également tout d’un enfant qui semble faire joujou dans cet univers plastiquement naïf, offrant des grenades comme on offre des bonbons, négociant un contrat en jouant au basket, se chamaillant – certes mortellement – avec un frère monstrueux. L’intelligence politique de l’œuvre s’apprécie ainsi dans cette subversion bienvenue qui fait rimer finance avec enfance : Zsa-zsa affame sciemment des pays, déstabilise des économies, moins par cynisme que par ignorance pure et simple, mais suprêmement coupable, du réel.
Cet anticapitalisme franc qui redessine les contours de la forme andersonienne réjouit cependant autant que son scénario familial déçoit. Au gré des entrevues qui balisent une trame ostentatoirement programmatique, le film affichant carrément son menu que l’on devine assez vite répétitif, les rapports entre le grincheux industriel et sa bonne sœur de fille, évidemment, se pacifient, s’attendrissent par miracle, sans que l’on comprenne comment, ni pourquoi. Si ce n’est que les pérégrinations des personnages, qui tournent à vide, incitent un nécessaire rapprochement comblant la béance affective faute de combler celle du gap.
Reste qu’à mesure que le las Zsa-zsa reconsidère sa fille Liesl (Mia Threapleton), le spectateur se retrouve bien en peine de considérer quoi que ce soit, tant la machinerie d’Anderson, trop sûre de son casting – de fait toujours impeccable – de ses ficelles et de son comique à froid, paraît tourner sans nous. Il serait temps que Wes Anderson revienne lui aussi à la profondeur intime et existentielle qui se découvrait doucement [à] bord du Darjeeling Limited (2007) ou dans les explorations marines d’[une] vie aquatique (2004).
The Phoenician Scheme / de Wes Anderson / Avec Benicio Del Toro, Mia Threapleton, Michael Cera, Riz Ahmed, Mathieu Amalric / U.S.A / 1h41 / Sortie le 28 mai 2025.