Renoir

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© Loaded Films

Dans l’hôpital où séjourne son père que ronge un cancer en phase terminale, la petite Fuki, onze ans, tombe nez à nez avec une reproduction de La Petite Irène de Renoir qui l’émerveille, et qu’elle s’empresse d’accrocher dans la chambre du mourant. S’éclaircit alors le mystère du titre, plutôt abscons jusqu’ici : portrait d’une jeune fille solitaire, Renoir ambitionne surtout d’emprunter la forme impressionniste pour saisir les éclats instables et contrastés d’une enfance.

Sans s’affranchir d’une linéarité, l’ordre narratif, l’intrigue, s’évapore l’air de rien auprès de l’enfant que l’on suit elliptiquement, par touches, au cours d’un été, dans ses élans créatifs et ses rapports lacunaires avec les autres. La peinture impressionniste rompant avec une mimèsis comme représentation objective du réel, il ne s’agit pas de donner l’illusion de la réalité par une narration dramatique. Temporellement diffus, l’été de Fuki s’appréhende au gré de scènes qui composent un personnage dont on ne comprendra pas grand-chose. Renoir est un film sans sujet, il ne dit presque rien. Mais il observe un objet : cette jeune fille dont on voit par sa situation dans l’espace du plan qu’elle s’hermétise au monde, s’y circonscrit, sous les plis de son imagination qui l’orientent vers l’hypnose, une sorcellerie innocente, ou la télépathie. Des jeux qui traduisent corollairement un désir de relation.

L’intelligence de l’œuvre procède de ce que les actions de Fuki s’apprécient sans cause visible, tandis que tous les événements qui l’entourent et l’affectent devraient engendrer du drame excédé de psychologie. Le spectateur n’aura de cesse de se heurter à l’opacité de cette écolière sur laquelle les autres (et nous-mêmes) sont réduits à projeter leurs propres affections. En témoigne cette scène où Fuki raconte, détachée, qu’elle vient d’enterrer son père à sa professeure d’anglais. C’est elle alors qui fond en larmes, désolée, avant d’enlacer son élève impassible. Ainsi s’appréhende essentiellement l’enfant pour l’adulte, telle une surface de projection. Le geste impressionniste de la cinéaste Chie Hayakawa, théoriquement, s’exprime dans cette esquisse fragmentaire de l’expérience d’un être insaisissable par ses variations intempestives, et la confusion d’une esthétique réaliste, toujours au seuil de l’intériorité de ses personnages, avec des nappes de rêve et de subjectivité qu’ouvre parfois subrepticement le regard de Fuki. À l’instar des ondulations d’un rideau que la lumière extérieure traverse dans la chambre de son père ; instant emblématique de cette sensibilité picturale au travail dont on observe toutefois plusieurs limites.

Outre les jeux de lumière attendus qui nimbent le film, aussi jolis qu’ils sont insignifiants, force est de constater que cet impressionnisme filmique n’imprime pas. Soit que l’opacité principielle du film nous indiffère à mesure, soit que la caméra s’égare, notamment lorsqu’elle délaisse l’enfant pour suivre sa mère vacillante, Renoir peine, hélas, à s’incarner pleinement. Un comble, lorsque les peintres impressionnistes tendaient à figurer les corps par le truchement des sens, et ainsi à transmettre les impressions de la nature, plutôt que la nature elle-même. De la même façon que Fuki ne parvient pas à communiquer ce qu’elle pense à ses parents ou à son amie, signifiant l’enjeu d’une incommunicabilité franche qu’elle s’attache à vouloir surmonter, le film, sans doute trop vaporeux, échoue à nous atteindre, et à nous imprégner.

Renoir / de Chie Hayakawa / Avec Yui Suzuki, Lily Franky, Hikari Ishida / 1h59 min / Japon / Sortie le 10 septembre 2025.

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