La rumeur

San Sebastián International Film Festival 2025

© 1961 Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. 

Lorsque Lillian Hellman, à qui le festival de San Sebastián dédie une rétrospective, écrit La rumeur, représenter ou faire allusion à l’homosexualité sur scène est illégal dans l’État de New York. Le réception critique et publique de sa pièce lui permet de braver cette interdiction et de monter l’œuvre à Broadway. En 1936, William Wyler en tourne une version. Mais sous le Code Hays, l’objet de la rumeur (l’homosexualité des deux professeures) est transformée en tromperie hétérosexuelle. C’est seulement en 1961 que Wyler pourra réaliser une nouvelle adaptation et un remake de son propre film, reprenant cette fois les thèmes originels de l’œuvre d’Hellman. 

Le premier élément frappant dans La rumeur est son traitement de l’enfance. Loin de la figure angélique à laquelle on est habitué, la jeune Mary est réellement l’antagoniste du récit. Les enfants ne seraient pas bons et justes de nature ; l’intégrité s’enseigne et s’apprend. Bien qu’appartenant à un environnement adulte particulièrement sain (son cousin est loyal, sa grand-mère est sincère), Mary choisit le mensonge. C’est un choix qu’elle n’effectue pas par défaut mais par plaisir. Et Wyler ne tentera jamais de justifier les actes de son personnage. Certains enfants mentent, certains enfant volent ; ce sont des faits. Les origines du mensonge ne sont donc pas ce qui intéressent le cinéaste, plutôt ses conséquences. Il cherche à montrer le vrai qui émane du faux et inversement. Profondément nuancé dans son propos, La Rumeur est une œuvre sur l’ambiguïté, une ambiguïté terrassante. 

Malgré son titre, La rumeur est avant tout un film sur le regard. C’est justement là la distinction entre enfance et adulte : l’enfant dit tout ; l’adulte se tait. Etre grand, c’est savoir peser ses mots. Les personnages ne se regardent jamais directement : ils s’épient, ils s’observent. Le regard devient chorégraphie vitale, on le fixe sur quelqu’un pour lui prendre quelque chose et on le détourne pour le lui rendre. L’art de la composition des plans de Wyler lui permet de nous donner à voir des personnages qui se regardent sans jamais se faire face. C’est ainsi que le rapport de force se crée : celui qui voit à le pouvoir ; le pouvoir de soutirer des mots à l’autre. C’est finalement lorsqu’ils ne disent rien que les personnages sont les plus virulents. Martha et Karen chassent le livreur qui leur apporte leurs courses et qui, sans un mot, les dévisage ; il sait. L’ultime affront est un sourire narquois qui ne laisse échapper aucune remarque. 

Ces regards, désobligeants, inquisiteurs ou désireux, s’ils se substituent aux mots de ceux qui l’exercent, suscitent néanmoins une réponse verbale chez le sujet observé. Ainsi les yeux de l’un percent jusqu’à la bouche de l’autre. Et le discours éclate alors, incohérent et frénétique. Martha s’effondre lorsque Karen la regarde et la touche avec compassion ; et Karen somme Joe de parler lorsqu’elle sent le doute dans ses yeux. 

Dans La rumeur, tout est indirect. Il y a toujours un intermédiaire ou un espace entre les personnages. Ils ne s’adressent jamais la parole frontalement. Ce qui crée l’interaction c’est la mise en scène. Le cadrage puis le montage de Wyler – d’une précision absolument sidérante – permettent les échanges entre les protagonistes. Les rapports de force deviennent évidents grâce aux échelles de plan choisies ou au nombre de champs et de contre-champs décidés. La réalisation de Wyler est à la fois d’une intelligence rare et, en même temps, tout à fait ludique, voire instinctive, dans sa compréhension par le spectateur. 

Porté par Hepburn et MacLaine qui se complètent remarquablement bien, La Rumeur propose un crescendo narratif et dramatique implacable. Le film, animé par une force vitale et hanté par une certaine idée de la fatalité, ne cesse pourtant de surprendre. Il est de ces œuvres dont chaque plan regorge d’une richesse immense, dont chaque instant relève d’une densité encore inexplorée. La rumeur est un des ces films qu’on peut revoir et toujours y déceler du nouveau. Alors, pourquoi s’en priver ?

La rumeur / De William Wyler / Avec Shirley MacLaine, Audrey Hepburn, James Garner / États-Unis / 1h45 / 1961 / San Sebastián International Film Festival 2025.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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