L’Œuf de l’Ange

Ressortie / Actuellement au cinéma

© Mamoru Oshii/Yoshitaka Amano/Tokuma Shoten, Tokuma Japan Communications All Rights Reserved

Qui a dit que d’une petite forme ne pouvait pas naître un très grand film ? En une heure et onze minutes, pas plus, L’Œuf de l’Ange de Mamoru Oshii délivre un concentré de cinéma plus dense et vertigineux que n’importe quelle fresque épique boursoufflée aux affiches bardées de superlatifs. Méconnu du grand public parce qu’éclipsé par son successeur Ghost in the Shell, longtemps invisible dans de bonnes conditions, l’autre grande œuvre du cinéaste japonais atterrit enfin sur nos écrans et rappelle cette vérité élémentaire : les films les plus beaux sont souvent les plus simples.

Réalisé pour un budget modeste de 80 millions de yens (l’équivalent de 800 000€ aujourd’hui) et en équipe réduite, le long-métrage frappe par sa modestie apparente : plans fixes, coupes rares, image quasi-monochrome, animation réduite au strict minimum. Une facture frugale, rudimentaire, en parfaite adéquation avec l’univers dépeint par Oshii : dans un monde en ruines où résonnent encore les trompettes de l’Apocalypse, une jeune fille veille sur un œuf mystérieux et rencontre un chevalier solitaire. Ensemble, ils arpentent les décombres d’une cité désertique figée dans l’après-coup, vaguement animée par les fantômes anonymes d’humains d’autrefois.

Un petit film-monde décati donc, qui doit en partie sa beauté tragique à l’extraordinaire direction artistique de Yoshitaka Amano, illustrateur légendaire, connu notamment pour son travail sur la série vidéoludique Final Fantasy, mais aussi sur la saga littéraire Vampire Hunter D., dont le cousinage avec L’Œuf de l’Ange est évident. Pour les décors à l’abandon et les rares créatures qui les peuplent, l’artiste puise son inspiration à la fois dans la peinture surréaliste de Giorgio de Chirico, dans le bestiaire fantastique lovecraftien, et dans les architectures baroques et gothiques de grandes villes européennes comme Rome, Prague et Vienne. Baigné dans une palette de gris bleutés, l’univers, magnifié par les cadrages minutieux d’Oshii qui assoient son gigantisme, est la somme d’une variété d’influences qui lui permettent de dépasser très largement les contours du film. Le livre d’images de Mamoru Oshii et Yoshitaka Amano est un pop-up que l’on déplie à l’infini.

La beauté plastique sidérante de l’œuvre ne saurait pour autant faire oublier sa rugosité : avec sa nuit éternelle, ses personnages apathiques tournant en rond accompagnés par des chants lyriques éthérés, L’Œuf de l’Ange se pose avant tout comme une fable extrêmement sombre sur notre propre finitude. Remaniant sous des auspices plus pessimistes encore l’épisode biblique de l’Arche de Noé, le réalisateur aborde frontalement la question de l’effondrement. Quelques semaines seulement après la sortie d’Arco, œuvre techno-optimiste qui dessine l’avenir radieux de l’humanité au bout d’un arc-en-ciel, son film a aujourd’hui quelque chose d’anachronique, voire même d’insupportable. Point d’échappatoire à la grande fin chez Oshii, si ce n’est cet œuf à protéger à tout prix : qu’abrite-t-il ? On ne sait pas. Mais le soin que la jeune fille lui accorde est pareil à l’étincelle qui, à force de patience et le moment venu, permettra peut-être d’allumer un feu dans la nuit.

L’Œuf de l’Ange est un film travaillé par l’idée du recommencement. Les motifs circulaires qui le parsèment en attestent : escaliers en colimaçon, orbe géante et ondes concentriques dans l’eau disent et redisent l’idée terrible qu’un renouveau ne sera possible qu’une fois l’extinction de toute trace de vie consommée. Une vision sombre et radicale de notre futur que le cinéaste partage avec l’un de ses contemporains, Hideaki Anno, dont la série culte Neon Genesis Evangelion consistait elle aussi pour ses personnages à apprendre à cheminer sereinement vers la mort. Nés au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale dans un pays marqué du traumatisme de la bombe atomique, les deux réalisateurs japonais éprouvent la même forme de méfiance à l’égard de la technologie, et leurs œuvres respectives sont l’expression d’interrogations communes : comment reconstruire après l’horreur ? Le peut-on seulement ? Si oui, est-ce souhaitable ? Loin de donner les réponses à ces questions vertigineuses, la série de dézooms successifs qui referment le chef d’œuvre cauchemardesque de Mamoru Oshii laisse plutôt planer une sensation qui nous hantera pour longtemps : sinistre, à l’agonie, notre monde n’est pourtant rien de plus que ce que nous en faisons, et personne ne nous prendra par la main pour le guider vers la lumière à notre place.

L’Œuf de l’Ange / de Mamoru Oshii/ Avec Mako Hyôdô, Jinpachi Nezu, Keiichi Noda / 1h11 / Japon / Ressortie le 3 décembre 2025.

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