
Mariano De Santis, président de la République d’Italie, s’apprête à finir son mandat. Très apprécié par son peuple, ses années de gouvernance ont redressé l’équilibre du pays. Une dernière décision reste à prendre : faut-il adopter la loi autorisant l’euthanasie ?
On comprend vite que le chef d’État surnommé “béton armé” n’est pas un homme ambitieux, avide de puissance ou même de domination. Il est juriste avant d’être président, et se tient bien loin de toute stratégie d’image ou de volonté réformiste. Le caractère droit et imperturbable, presque aride du personnage principal est atypique et surprenant pour un homme politique. Quand sa fille lui demande de se prononcer sur la loi pour l’euthanasie, celui-ci préfère passer son tour et laisser son successeur prendre la décision. Ce non-choix amorce une série de considérations existentielles, et la passivité du président fait écho à une timide et lente extinction proche du laisser vivre, ou du laisser mourir. Peut-on réellement faire carrière en politique en restant un pur juriste, alors même que celle-ci semble être le terrain des contradictions entre le droit et le réel ? On peut en effet s’étonner qu’un dilemme moral intervienne aussi tard dans la carrière du président, mais c’est justement toute l’utopie morale du personnage qui lui donne son intérêt.
La Grazia n’est pas un film sur la politique, mais plutôt une œuvre axée sur une quête philosophique profonde du personnage, avec cette question centrale intervenant comme un refrain : à qui appartiennent nos jours ?
Moins d’un an après la sortie de l’envoûtant Parthenope, mettant en scène une jeune femme pleine d’ambitions dans le chaos napolitain, Sorrentino signe avec La Grazia une œuvre plus mature. Pas de scènes surréalistes ou exubérantes, l’intrigue semble se passer de nos jours tout en restant hors du temps : le pape n’est associable à aucun des prédécesseurs de Léon XIV, et un téléphone portable un peu daté fait quelques apparitions entre les mains du président. Ce décor contemporain mais indéfini se dresse contre toute tentative de faire des rapprochements historiques, et les interrogations existentielles du président deviennent universelles.
Le chef d’État se plaint régulièrement de s’endormir sur ses prières, expression qui retranscrit cette lassitude du pouvoir divin, ou du pouvoir tout court. Le pouvoir de chacun semble être celui qu’on se permet : celui qu’on ose prendre ou celui qu’on se refuse. En témoignent les deux cas de demande de grâce que le président reçoit, concernant chacune des mises à mort par amour ou auto-défense. Le droit divin comme le droit positif sont destitués pour questionner ce que l’on fait des exceptions : sur quels principes les juger ? Comment accéder à la vérité avec certitude ? Le personnage principal se retrouve seul face à ses questionnements, situation typique du héros sorrentinien pris dans une vertigineuse recherche de l’impalpable, ponctuée par la réapparition de fantômes et de mystères irrésolus. Sur son toit-terrasse surplombant Rome, Mariano de Santis allume sa cigarette quotidienne, et porte un regard vide et pensif, le cadre resserré sur son visage et les longs plans sur ses yeux contemplateurs nous suggèrent sa profonde solitude. Les scènes de discussion sont toujours filmées en champ-contrechamp, faisant apparaître chaque interaction comme un affront, une tentative de réveiller le président de ses principes rigides et de son attitude amorphe.
On retrouve les scènes de suspension-contemplation propres au cinéma de Sorrentino : des séquences esthétiques dans lesquelles les images ralentissent et sont accompagnées d’une bande son ajoutant un contraste saisissant (notamment le tube Surf Rider du groupe français Il est vilaine, dont les notes électroniques habillent parfaitement le regard soucieux du personnage, ou encore 5min of Acid de KI/KI qui accompagne l’arrivée du président portugais, dont la marche chaotique s’apparente à un violent memento mori pour Mariano de Santis). Si le président parle peu, une série de personnages incarnent ses tourments : son cheval malade devient l’évidente métaphore de la vie qui ne vit plus, et se laisse mourir parce qu’on lui refuse de lui assigner le coup fatal. On peut également mentionner la très émouvante scène de rencontre ratée entre Mariano de Santis et l’astronaute : ce dernier éclate douloureusement en pleurs puis rit de sa larme suspendue, en apesanteur. Le personnage principal l’envie dans cette solitaire apesanteur qui se transforme le temps d’un instant en une joyeuse légèreté. Cette légéreté, on la retrouve aussi lorsque le président écoute des morceaux de rap en cachette, comme un exutoire caché qui expose une nouvelle fois des convictions bien gardées.
La Grazia aborde des thématiques fortes : la quête de sens, le doute, le pardon… Et le dénouement est doux, léger, agréable. Si le film dure plus de deux heures, il ne tombe jamais dans le pathos et reste toujours très élégant dans sa manière de retranscrire les contradictions d’une quête intérieure. À la question “à qui appartiennent nos jours ?”, les réponses de Sorrentino n’apparaissent jamais comme évidentes, mais deviennent le fruit de la maturation du temps et d’une réflexion sagement menée.
La Grazia / De Paolo Sorrentino / Avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque / Italie / 2h13min / Sortie le 28 janvier 2026