A pied d’œuvre

Actuellement au cinéma

© Diaphana Distribution

Adapté du roman de Franck Courtès, A pied d’œuvre raconte la précarité du métier d’écrivain. Bastien Bouillon y incarne Paul Marquet, un homme de bonne famille, lui-même père de deux enfants. Quand il plaque la photographie et devient écrivain, Paul s’appauvrit de jour en jour, alors que l’avance versée par son éditeur s’amincit d’heure en heure.

Pour survivre, il s’inscrit sur jobbing, une appli qui schématise les tendances de plus en plus capitalistiques de notre société : les chercheurs d’emploi s’y inscrivent et les prix de leurs prestations sont négociés à la baisse. L’offre et la demande dans tout ce qu’elles ont de plus tyranniques. 

C’est finalement ce dont il sera question pendant tout le film de Valérie Donzelli : d’offre et de demande. D’un côté, il y a Paul qui offre ses pensées, son talent à une éditrice qui les rejette avec une facilité déconcertante, prônant le besoin de rentabilité de l’auteur. Mais Paul offre aussi son corps à tous ses employeurs qui lui confient des tâches physiques et ardues (tondre la pelouse, démonter une mezzanine, travailler sur un chantier). Paul passe son temps à donner, sans jamais recevoir en retour. Car ce que les gens attendent de lui n’est jamais exactement ce qu’il fait. C’est là que vient la demande.

Tous ceux qui entourent Paul ont des requêtes à lui adresser, sur un ton plus ou moins autoritaire. Tous attendent de lui quelque chose qu’il ne peut/ ne veut accomplir. L’incrédulité de ses parents face à sa pauvreté ne fait qu’en renforcer le caractère tragique : en plus d’être pauvre, il doit avoir l’air pauvre. 

Mais Paul est un personnage à la carapace robuste, assez hermétique, quasi-mutique. Pour nous permettre de pénétrer cette carapace, la cinéaste n’a pas seulement recours à la voix-off ; elle nous place à l’intérieur de son corps. Ainsi, de temps en temps, la caméra devient subjective et, avec un autre format, nous voyons à travers les yeux de Paul : un souvenir qui se crée en temps réel. On comprend vite qu’il n’y a qu’une seule personne dont les retours comptent et affectent le personnage : son fils. Dans ces moments d’échange, l’émotion survient chez le spectateur aussi naturellement que chez le personnage. Dans un monde aussi cynique que le notre, chaque pointe de bienveillance émerveille autant qu’elle bouleverse.

Ce que réussit également Donzelli est de donner des valeurs différentes à deux plans d’une même échelle. Ainsi, les gros plans sur les personnages secondaires nous apparaissent comme les observations curieuses de Paul, tandis que les gros plans sur son visage deviennent l’œil inquisiteur de ceux qui l’entourent. La caméra de Donzelli se montre parfois pudique et d’autres accablante. Lorsqu’elle est dirigée vers le visage du protagoniste, on le sent presque rougir de honte face à cet objectif intrusif. 

L’air de rien, A pied d’œuvre traite de la difficulté à concilier art et rentabilité. D’un courage contenu, d’une force tranquille, Paul devient une forme de résistant passif : il résiste en refusant de faire ce qu’on attend de lui et en faisant ce qu’on attendrait pas de lui. Jamais la dimension artistique dans le propos du film ne vient éclipser l’aspect politique de son discours. Les deux s’auto-alimentent formellement dans l’œuvre, exactement à l’image de son intrigue : l’écrivain trouvera finalement l’inspiration, et rencontrera le succès, en racontant sa précarité.

A pied d’œuvre / De Valérie Donzelli / Avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Philippe Katerine, Marie Rivière / 1h32 / France / Sortie le 4 février 2026.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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