
Le problème de la fidélité d’une adaptation filmique d’une œuvre littéraire trahit très souvent un mépris du cinéma. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment jauger le degré de fidélité d’une adaptation à son référent livre, chacun y allant de son opinion. On ne sait jamais où elle commence. Où elle s’arrête. Et selon quel principe. Fidélité au récit ? Fidélité d’esprit ? Un peu des deux ? François Truffaut, en 1958, réglait la question : « Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise adaptation », parce que la fidélité est un principe essentiellement moral, autant que celle qui doit régir un couple, et qui connote la thèse un peu rance d’une hiérarchie entre deux arts, d’une prévalence de la littérature sur le cinéma. Il n’aura échappé à personne, pour ceux qui auront eu l’infortune de tomber nez à nez avec la bande-annonce de ‘‘Hurlevent’’, que ce problème n’a pas dû même effleurer Emerald Fennell. Et ça tombe bien. Car la seule et unique question qui doit nous occuper concerne le geste de cinéma. ‘‘Hurlevent’’ vaut-il esthétiquement ? Comme œuvre de cinéma ? Réponse : ‘‘Hurlevent’’ est du cinéma ; du cinéma entre guillemets.
Comme Emerald Fennell étouffe Emily Brontë et sa puissance transgressive, elle étouffe le cinéma. C’est la seule fidélité au roman que l’on eût pu attendre, qu’on est en droit d’attendre de toute œuvre d’art : qu’elle libère de la vie. Le roman offrait cette ouverture pour la jeune autrice éduquée dans la rigueur du protestantisme. Ouverture au mal, aux passions, au possible. Chez Emerald Fennell, la vie n’a aucune place. Et par conséquent le cinéma non plus. La mise en scène se fait scénographie, se dissout dans des décors fastes et résineux, chargés symboliquement, des musiques d’apparat et des effets clipesques, exemplairement lors des scènes « érotiques ». Toujours entre guillemets. Celles-ci manifestent l’étendue de l’échec du film, en tant qu’elles semblaient la « plus value » promise. Le déchaînement d’un amour et d’une sexualité contenus, réprimés dans le livre, entre Catherine (Margot Robbie, en surjeu permanent) et Heathcliff (Jacob Elordi). Ces séquences se découvrent sous le même régime que l’entièreté du film. On n’y entend rien si ce n’est de la musique off, on n’y voit rien, tant le montage les ellipse, bref. On n’y sent rien. Mais parce que ‘‘Hurlevent’’ n’est pas un film de cinéma. Il est un objet culturel. Il est le symptôme d’une époque (en Occident au moins) qui ferait couler, plus que jamais, des sueurs froides à Baudrillard, qui remarquait une transformation de la culture, à l’ère de la société de consommation, devenue « perpétuellement mouvante » (La Société de consommation, 1970). Le film se fond dans la marche de la mode, celle des dark romance, d’une culture du désir et de son épanouissement, des images, des paysages et des corps instagrammables. Il n’a qu’une seule vocation. Celle de faire événement, dans l’espace mass-médiatique.
Tout spectateur qui a des yeux et des oreilles – on pardonnera aux autres – constatera donc, de lui même, les dégâts. Inutile de s’y empêtrer. Si ‘‘Hurlevent’’ n’intéresse pas esthétiquement, il fascine presque comme objet culturel, pour ce qu’il met au jour des tendances et des attentes qui cernent le cinéma. Et plus largement la fiction. Ce qui fascine, c’est le sort qu’il réserve aux puissances du mal qui innervent le roman, et qu’incarne le personnage d’Heathcliff. Dans un article qui fit date sur Emilie Brontë, Georges Bataille expliquait de la sublime réplique de Catherine, « Je suis Heathcliff », qu’elle révélait que le mal était le rêve du bien. Or le bien est le rêve du film. On trouve là son pire crime, coutumier à Hollywood. L’abolissement des frontières morales, la compossibilité de la jouissance et de la destruction, la coexistence de l’amour absolu et de la haine absolue chez Heathcliff, jusqu’au sadisme gratuit, la violence immotivée, fondent le génie de l’œuvre de Brontë, sa vérité. La vie qui en émane.
Si ce n’est en Nelly, la nourrice de Catherine, dont les intérêts, égoïstes ou portés vers sa maîtresse, demeureront salutairement confus, on ne trouvera pas beaucoup d’équivoque, de trouble, auprès des personnages du film. Significativement chez Heathcliff, qui se venge de Catherine et de son nouveau monde à Thrushcross Grange, le château de son mari Edgar Linton, mais tout de même bien gentiment, malgré son issue tragique. On pardonne à Heathfliff, si bon, au fond, qu’il s’attache très vertueusement à s’assurer du consentement d’Isabella, pupille de l’époux de Catherine qui dans le livre était sa soeur, pour coucher avec elle, et l’utiliser. Une scène de consentement enthousiaste par la négative, Elordi demandant, voix suave et regard phéromonal, s’il doit s’arrêter. Non, répond-elle bien sûr. Et l’on peut la comprendre.
Signe des temps, Emerald Fennell substitue la mesquinerie au mal. Nelly est mesquine, par ses dissimulations, Catherine en trompant son mari, Heathcliff par sa petite vengeance. Du mal innocent donc. Grave pour les protagonistes, qui par des concours de circonstances artificiels en subiront le prix, mais innocent pour le spectateur qui sans effort, très facilement, situe ces personnages autant qu’il se situe sur l’échelle des valeurs morales, conforté dans sa vision habituelle et dogmatique du monde. Cette carence en complexité n’est pas spécifiquement imputable à ‘‘Hurlevent’’, cela va sans dire. Elle ne date pas d’hier non plus. Le fait toutefois qu’elle affecte l’adaptation d’une œuvre aussi radicalement subversive le désigne en cas d’école d’une production hollywoodienne qui ne se soucie plus du tout de nous rendre intelligents. Car des films hollywoodiens moralement retors, obscurs, il y en a eu. La relativité ontologique du monde intéresse peut-être encore moins aujourd’hui. Peut-être ne vend-elle plus. Peut-être est-il plus ardu que jamais de regarder en face le mal qui remue en nous.
« Hurlevent » / de Emerald Fennell / Avec Jacob Elordi, Margot Robbie, Hong Chau / U.S.A, Grande-Bretagne / 2h16 min / Sortie le 11 février 2026.