
En 2024, dans son film Babygirl, Halina Reijn piratait déjà la comédie romantique en y insufflant une relation BDSM entre une dirigeante de la tech interprétée par Nicole Kidman, et son stagiaire, campé par Harris Dickinson. La réalisatrice néerlandaise accomplissait un vrai tour de force en débarrassant les rapports sadomasochistes des idées reçues qui leur collent à la peau : déviances psychologiques, perversions sexuelles, et asymétrie de pouvoir. Basés au contraire sur l’écoute, l’attention à l’autre et le consentement, les jeux de domination auxquels s’adonnaient les deux personnages aboutissaient à la création d’un espace de liberté partagée, d’affranchissement des masques sociaux et de renoncement à d’étouffantes injonctions. Dans ce cadre sécurisé, Romy, girlboss et mère modèle pressurisée de toutes parts, retrouvait la possibilité d’explorer ses désirs et, surtout, de douter.
Premier long-métrage de Harry Lighton, Pillion constitue un nouveau jalon dans l’histoire des représentations des relations BDSM à l’écran. Sur un mode plus cru, le cinéaste britannique mobilise lui-aussi les pratiques sexuelles et contractuelles reposant sur la contrainte, la douleur et l’humiliation, pour éprouver la fragilité d’un script social immuable : le couple. La veille de Noël, dans un pub de la banlieue de Londres, Colin, choriste vingtenaire timide, rencontre Ray, un motard ténébreux vêtu de cuir qui lui donne rendez-vous dès le lendemain. Dans une ruelle sombre, ce dernier s’interroge : « Qu’est-ce que je vais faire de toi ? » À ses pieds, Colin lui répond béatement : « Tu peux faire ce que tu veux. » Démarre ainsi une relation de dominant et de soumis, à laquelle le jeune homme va totalement s’abandonner, par amour.
La force du film tient pour beaucoup au refus d’expliquer l’arrangement relationnel de ses personnages par la psychologie. Jusqu’au bout, Ray restera une figure d’opacité : mutique, secret, jamais nous ne connaitrons son passé ni ses motivations. Les rares mots qu’il prononce sont des ordres à l’adresse de son soumis qui, comme nous, ne peut que tenter de lire au travers pour décrypter ses intentions. Le visage invariablement fermé de l’apollon Alexander Skarsgård est pareil à un signe creux et au pouvoir magnétique, que l’ingénu Colin s’évertue à combler du fantasme d’un premier amour. Conséquence de cette intériorité dissimulée : l’essentiel des scènes les montrent avant tout en train d’agir, et les plans longs, souvent fixes, et le découpage précis de Lighton brillent par leurs qualités descriptives. Aux parents de Colin qui l’assaillent de questions lors de leur première rencontre, Ray ne répond que par les vrombissements de son moteur, une traînée de lumière et un nuage de fumée. What you see is what you get.
Parce qu’il s’attache à un type de relations peu représenté à l’écran, Pillion pourrait vite être réduit à sa dimension illustrative. En réalité, le milieu gay BDSM tient surtout lieu de toile de fond et ne fait pas l’objet d’un travail de reconstitution si poussé qu’on pourrait le croire de prime abord. Dialogues contractuels, safe words et aftercare, essentiels à tout rapport dom/sub, sont absents du scénario et les éléments constitutifs de cet univers sont réduits à une poignée de signes visuels – cadenas autour du cou pour les soumis, clés en pendentifs pour les maîtres, tenues de cuir et crânes rasés pour tout le monde. Un imaginaire un peu rétro, qui tient sans doute au roman Box Hill d’Adam Mars-Jones, dont Lighton transpose l’intrigue des années 1970 à nos jours. Mais, surtout, la panoplie d’accessoires déployés à l’écran témoigne de l’influence persistante du choc esthétique Scorpio Rising, court-métrage expérimental réalisé par Kenneth Anger en 1963, qui scella dans la conscience collective l’image du biker homosexuel.
On pourrait certes regretter que le réalisateur n’explore pas plus en profondeur la culture dans laquelle baigne ses personnages. C’est qu’en fin de compte, l’enjeu de son film ne situe pas dans la découverte des pratiques d’une communauté marginalisée et méconnue. Pillion raconte avant tout l’éducation sentimentale d’un garçon candide, et l’histoire qu’il partage avec Ray résonne universellement, au delà des orientations sexuelles spécifiques à chacun·e. Si le motard taiseux témoigne par instants d’une véritable affection pour son partenaire, et qu’il lui laisse toujours une porte de sortie en cas de désaccord, jamais les termes de leur arrangement ne seront explicités. En résulte tout un tas de questions, qui agitent aussi bien les spectateur·ices que Colin et ses parents : qu’est-ce qui sous-tend cette relation ? de l’amour ? de l’emprise ? À la mère qui s’agace de la dynamique trouble entre son fils et lui, Ray lui répondra d’un laconique : « It’s not for you to like. » Manière détournée de signifier que leur liaison ne regarde nul autre que Colin, et que c’est à lui et lui seul d’interroger ses modalités. Toute l’émotion contenue du film se trouve là, dans la trajectoire d’un personnage passif et effacé, qui s’épanouit dans la soumission tout en cheminant vers son autonomie, qui progresse dans la connaissance de lui-même et apprend à identifier les limites de son consentement.
Pillion / de Harry Lighton / Avec Harry Melling, Alexander Skarsgård, Douglas Hodge / 1h47 / Grande Bretagne, Irlande / Sortie le 04 mars 2026.