
Illusions Perdues il y a cinq ans, qui adaptait Balzac, Les Rayons et les Ombres aujourd’hui, qui tire son titre d’un recueil de Victor Hugo. Et si Xavier Giannoli se rêvait plus en romancier qu’en cinéaste ? Ou, plus fâcheux encore, en auteur plus soucieux du spectacle et du romanesque que d’observer les clairs-obscurs des êtres. La tache qui gâte Les Rayons et les ombres découle, comme toujours, non pas de l’intention (affichée) du film : donner à comprendre plutôt qu’à juger des individus pris dans les rouages de la collaboration, le journaliste Jean Luchaire (Jean Dujardin), sa fille Corinne (Nastya Golubeva), actrice qui sera frappée d’indignité nationale, ainsi qu’Otto Abetz (August Diehl), ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris alors qu’il fut avec Luchaire un fervent activiste pour la paix après la Grande Guerre. Pas d’ombre dans l’intention, non, mais dans la forme. Une mise en scène qui ne sait jamais à quel saint se vouer. Se vouer au grand spectacle, à sa direction de spectateurs principielle, ou au trouble que susciterait l’observation amorale des sujets ; au discours empreint de didactisme historique et politique, ou à l’esthétique, seul agent possible d’un véritable vertige affectif.
D’un roman, le film adopte la structure narrative, réitérant celle des Illusions perdues. Corinne Luchaire, affaiblie par la tuberculose, par sa déchéance morale et physique, relate et enregistre sur un magnétophone sa perdition avec celle de son père, durant l’Occupation. Sa voix off enveloppe cette histoire, la commente, en fait l’exégèse, expliquant çà et là ce que les plans échouent à montrer. À faire sentir. Comble de l’artifice, du factice, l’un des thèmes du cinéma de Giannoli, on apprendra que les bandes enregistrées de Corinne, en réalité, se sont avérées inaudibles, manifestant un peu plus la fictionnalité d’un récit décidément si peu épris du réel, et de la vérité. Le casting et le budget du film l’annonçaient. La facture du film le confirme. Il s’agit moins de perturber, de donner à penser, que d’emporter le public dans une grande fresque historique rythmée comme un Scorsese, servant de parabole grossière à l’actualité politique française, innervée par une ambiguïté morale pseudo sulfureuse, avec laquelle Giannoli peine à se dépatouiller. Pour qu’un tel sujet ne l’embarrasse pas tant, il eût fallu peut-être qu’il débarrasse son film.
De son discours, d’abord. Dans le bureau de Jean Luchaire, tandis que son journal s’apprête à se faire le relais du projet collaborationniste défendu par son ami Otto, un journaliste se rebiffe, arguant justement que dialoguer avec l’Allemagne signifierait se compromettre. Le parallèle avec les discours médiatiques d’aujourd’hui vis à vis de l’extrême droite crève les yeux, comme quasi l’entièreté des paroles échangées entre les personnages qui ne paraissent pas se tenir au présent mais rétrospectivement, émises par Giannoli lui-même à destination du spectateur. Rien ne semble exister en propre à l’écran. Toute la machine du film avance sous le régime d’un discours préconçu et anachronique, débordé par des travaux historiographiques mal digérés, et par un regard qui enchaîne les situations au lieu, précisément, de les regarder. Discours surplombant et regard surplombant. Un regard compromis.
Parce qu’il s’attache sans doute trop à guider son spectateur, le cinéaste échoue à trouver la distance adéquate pour rendre compte des turpitudes très humaines de ses protagonistes. Dans Lacombe Lucien (1974), Louis Malle l’avait trouvée, en prenant soin de ne rien éclairer des motivations profondes de Lucien, laissant le spectateur seul devant son trouble, et devant son jugement. Admirateur des grands romanciers et poètes du XIXe siècle, Giannoli eût dû relire Flaubert, pour qui l’auteur se devait d’être comme Dieu dans l’univers, « présent partout et visible nulle part ». Le dogme de Giannoli : présent partout et visible partout. Dix fois on entendra Corinne clamer qu’elle « est innocente », selon la réplique de son premier grand film réalisé avec Léonide Moguy. Ce qu’elle n’est pas, bien sûr, car c’est du cinéma. Mais ce qu’elle est tout de même un peu, suggère-t-on au bout du compte. Au bout d’un énième plan – le film rabâche beaucoup – qui la présente éructant ses glaires ensanglantées, symptômes d’une tuberculose maladroitement allégorique. Des scènes qui confinent à l’imagerie expiatoire, érigeant la fille Luchaire en presque martyre, victime collatérale des fautes de son paternel. Les Rayons et les Ombres manque la complexité, l’ambiguïté et le mystère, par un excès d’implication à l’égard de ses personnages, de jugement, et peut-être, paradoxalement, de moralisme. Les Luchaire agissent mal, parfois ils agissent bien. Le film nous l’indique, et s’égare in fine moralement, malgré lui. Parce qu’il ne s’émancipe jamais d’une saisie morale, et qu’il oublie la seule question dont procède la morale d’un film : celle de la forme, celle de la mise en scène.
Il y a toutefois un grand film manqué dans Les Rayons et les Ombres, embrumé par son hubris, qui aurait pu dire beaucoup de la collaboration, et tout dire de l’homme. Le film que raconte cette relation père-fille, singulière, dont des séquences semblent exhaler le parfum incestuel. Pourquoi sinon cette scène d’essayage, où Jean contemple sa fille magnifiée, jusque dans une robe qui se porte nu en-dessous. Giannoli ne filme pas qu’une scène tendre, familiale, ou bourgeoise. Il filme une scène de couple. Cette ambiguïté court tout au long du film : la mère absente, le père qui surveille les amours de sa fille, le même père qui couche avec l’une d’entre elles. Seule ambiguïté qui trouble, et que le métrage n’explique pas.
À travers cet amour familial et nébuleux, qui lie Jean et Corinne, Les Rayons et les Ombres découvre que la collaboration serait moins affaire de circonstances, d’intérêts ou d’idéologies, que de penchants. Que de pulsions. Que de désirs. Cent fois dans le film, quelqu’un demandera à Corinne ou à Jean pourquoi ils persistent à boire et à fumer, tandis qu’ils meurent à petit feu de leur maladie. Au point où ils en sont, avancent-ils. La vraie raison peut être encore plus simple : ils ne peuvent pas s’en empêcher. Que l’idée plaise ou non, sommeillait là un grand film, qui aurait regardé ces collaborateurs par delà bien et mal, sans cependant les disculper. On aurait vu, alors, la complexité que visait le film. Vu un peu plus de « l’obscur taillis des êtres et des choses ». (Victor Hugo, La Légende des siècles).
Les Rayons et les Ombres / De Xavier Giannoli / Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl / 3h19 / France / Sortie le 18 mars 2026.