Rencontre avec : Henri Garcin

Acteur

Henri Garcin, Fanny Ardant
Henri Garcin et Fanny Ardant dans La Femme d’à côté de François Truffaut (1981) ©Arte

  « À mon âge, on rit de beaucoup de choses », s’exclame Henri Garcin d’un air enjoué. Il est là, chez lui, dans son appartement du 6e arrondissement de Paris. Un prélude de Chopin s’échappe de son ordinateur. La pièce principale donne envie de s’y éterniser, pour observer tous les détails : un intérieur rempli de livres, des murs tapissés d’affiches et de photos d’acteurs et d’actrices, amis, aimés ou admirés. Ici, chaque objet semble avoir quelque chose à dire. Tous parlent d’Henri Garcin, ce garçon né de parents hollandais, le dernier d’une fratrie de cinq enfants qui a décidé à 20 ans de quitter le foyer familial pour vivre de cinéma et de théâtre à Paris. En février dernier, deux mois avant son quatre-vingt dixième anniversaire, l’acteur s’est raconté dans une autobiographie, intitulée avec malice Longtemps, je me suis couché tard : l’occasion de le rencontrer et de replonger avec lui dans ses souvenirs, ceux d’un certain âge d’or du cinéma et du théâtre français. Il revient sur sa carrière, oscillant entre la nostalgie d’une époque révolue et le bilan heureux de quatre-vingts dix ans de vie, en posant un regard volontiers lucide et souvent amusé.

  « Je suis un solitaire de base. À 18 ans, j’ai senti le théâtre et le cinéma, et j’ai senti qu’ils venaient de France ». Né avec l’envie de raconter des histoires et d’amuser ses proches (« j’étais le drolatique de la famille »), il va beaucoup au cinéma pendant l’Occupation. Des films français, avec les acteurs de l’époque qu’il admire, passent en grand nombre et l’influencent. Etre acteur, quel sentiment de liberté ! En réalisant que jouer la comédie peut être la définition d’un vrai métier, son plaisir devient une évidence. En plus, même pas besoin de faire d’études ! Recevant l’appel du cinéma, Henri débarque à Paris avec détermination, en 1950. Ses frères avaient rigolé : « qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? Tu parles à peine français ! ». Si son amour du français (et des Françaises) s’était déjà révélé à lui, il doit travailler avec acharnement pour effacer son accent. Il se met peu à peu à fréquenter les milieux parisiens en vogue, passage obligé pour tout artiste néophyte, dans lesquels il croise notamment la route du jeune Georges Moustaki, avec qui il deviendra ami. Son désir de jouer devant un public le mène d’abord vers le cabaret, « une très bonne école », où il se produit seul en scène. Remarqué par des metteurs en scène, il enchaîne les apparitions au théâtre jusqu’à obtenir des premiers rôles dans des pièces de boulevard. Eprouver les planches d’un théâtre, partager un texte avec ses partenaires, émouvoir et divertir des salles entières : se sentir acteur, enfin. « Au théâtre, je me suis régalé, je pouvais m’exprimer pendant une heure trente sans interruption. Je voyais que j’étais acteur ». Quelques souvenirs mémorables parmi d’autres ? « L’Echappée belle a été une pierre blanche de ma carrière. Un spectacle que j’avais imaginé, écrit par Romain Bouteille, joué par nous deux et l’inénarrable Monique Tarbès. Le Tout-Paris a accouru ». La pièce, composée de 34 saynètes (« nous avions plein d’idées »), remporta un vif succès pendant plus de 200 représentations. Il garde également un beau souvenir de La Prochaine Fois je vous le chanterai du britannique James Saunders, au théâtre Antoine, « le plus beau théâtre de Paris ». Une distribution impressionnante est réunie : Henri Garcin donne la réplique à Claude Piéplu, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle et Delphine Seyrig. « Dans cette pièce attachante, le plus excitant pour moi était ma rencontre avec Delphine, assure Henri Garcin, les yeux encore remplis d’admiration pour sa partenaire. Elle était divine, et si élégante. Nous nous faisions beaucoup rire. Avec elle, c’était un accord parfait, nous l’avons senti tout de suite. Le public non plus ne s’est pas trompé. Nous nous entendions si bien en jouant qu’un an après, Delphine me demande d’être son seul partenaire dans L’Aide-Mémoire de Jean-Claude Carrière, que le théâtre de l’Atelier lui proposait. Une histoire d’amour si diaboliquement fixée qu’elle menait les spectateurs au bord de l’orgasme, sans même que nous nous soyons touché du bout des doigts ». C’est avec un sens de la formule bien à lui que le comédien évoque l’un de ses plus beaux moments de théâtre. Avec ses camarades de jeu et vis-à-vis du texte lui-même, la scène lui offre un espace de liberté inouï, cet affranchissement qu’il recherchait tant depuis ses débuts. Un plaisir de manier les mots d’un auteur suivant son instinct, quelque chose qu’il partageait avec Michel Bouquet (il l’imite à la perfection), avec qui il a joué La Danse de mort de Strindberg, dans une mise en scène de Claude Chabrol en 1984. « Michel Bouquet devait demander à sa femme, d’un air mauvais, « On dîne à quelle heure ». Un soir, pour me montrer, il a complètement changé et l’a dit d’une voix très douce… la salle a ri, ça a fonctionné ! ». « J’étais celui qui ne suivait pas les didascalies, se réjouit-il, je les rayais immédiatement et je jouais à ma façon. Les metteurs en scène ne trouvaient ça pas si mal ! Je le sentais. Le texte, on en fait ce qu’on veut, sauf chez des auteurs comme Molière où le rythme doit être bien respecté. Je ne suivais pas les indications. Je me baladais dans le texte à ma manière, c’était très agréable ».

  Au cours de toutes ces années de théâtre, cependant, le cinéma n’est pas absent de la vie du comédien, qui pour rien au monde ne se fixerait un plan de carrière. « J’ai fait ce métier en dilettante, je dois l’avouer. Si on regarde ma filmographie, j’apparais dans plus 50 films. Certes, mais je n’y fais parfois que de la figuration parlante ! » Après le temps des apparitions fugaces, Henri obtient des beaux rôles, chez Jean-Paul Rappeneau (La vie de château), Marguerite Duras (Détruire dit-elle) ou encore Michel Mitrani (La nuit bulgare, avec Charles Vanel et Marina Vlady). Et bien sûr François Truffaut. L’acteur se souvient de sa première rencontre avec le maître. « J’étais accompagné de Claire Maurier, qui jouait la mère d’Antoine Doisnel dans Les quatre cents coups. Le film a été sélectionné à Cannes et je suis allé à la projection. Le soir, dîner avec l’équipe. Claire m’a présenté François Truffaut, gentleman très courtois, et nous avons sympathisé. Truffaut aime les gens dans mon genre, joyeux, réservé, jamais familier. Je lui ai plu. » Dix ans plus tard, sans vraiment se perdre de vue entre temps, les deux hommes vont se retrouver lorsque que le cinéaste, grand amateur de théâtre, le voit sur scène. Truffaut lui avait dit : « Je pense souvent à vous, mais je tourne régulièrement hors de Paris et vous n’êtes pas beaucoup disponible ». Jusqu’à ce que le calendrier les réunisse, et qu’Henri Garcin devienne le mari de Fanny Ardant dans La Femme d’à côté, en 1981.

Henri Garcin à développé une manière de jouer avec flegme, un trait de caractère qu’il lie à ses origines hollandaises, avec lesquelles il va renouer lorsque le cinéaste Alex van Warmerdam fait appel à lui pour le premier rôle de sa comédie Abel, un véritable carton aux Pays-Bas. « Lorsque le réalisateur m’a appelé, il m’a demandé si je parlais toujours hollandais. Ce qui m’a posé problème, car je parle bien mieux le français ! » Ce film est le premier d’une série de cinq collaborations, qui s’étendent de la fin des années 1980 aux années 2010, malheureusement trop peu diffusées sur les écrans hexagonaux. Si les cinéphiles se souviennent de ses rôles au cinéma, le grand public des années 1980-90, quant à lui, retient essentiellement son visage pour Maguy, la première sitcom française qu’il a jouée sans répit, pendant huit années, avec Rosy Varte, Jean-Marc Thibault et Marthe Villalonga. « Huit années consécutives de tournage, un bagne doré ! Il ne fallait pas chômer, mais ce rythme nous plaisait. « Il faut jouer comme si notre vie en dépendait », nous disait d’ailleurs Jean-Marc Thibault. Les lectures duraient une ou deux heures, puis nous rentrions chez nous et il y avait deux heures de tournage, pour des épisodes de 25 minutes, tournées avec quatre caméras. Sur le plateau, nous étions comme chez nous. C’est nous qui disions: cette scène n’est pas terrible, on la refait ! ».

  Et maintenant, Henri Garcin ? Est-ce que le théâtre vous manque ? Il n’a pas le temps de se poser la question. Son passe-temps favori est l’écriture de scénarios. Dans un de ses placard sont soigneusement entreposés plusieurs scripts qu’il a lui-même signés, et qui n’ont jamais été réalisés. Avec enthousiasme, il évoque un de ses projets : « c’était les aventures d’un couple de jeunes mariés parisiens, en voyage en Grèce. Je donne le sujet à Claude Brasseur, alors un gamin de 35 ans, et Jean Seberg, que je connaissais grâce au film Kill ! de Romain Gary auquel j’avais participé. Ils ont tous les deux accepté de jouer sous ma direction. Hélas, le film ne s’est pas fait à cause d’inconciliables questions de dates… Le destin, quel emmerdeur ». C’est fort dommage, car à la lecture de son autobiographie, Henri Garcin révèle une plume personnelle, un style rapide et dansant avec lequel il semble très à l’aise. « Je ne voulais pas écrire de mémoires, commenter mes films un par un, cela aurait été trop fastidieux. Pour écrire mon livre, j’ai pris une année, mais je ne suis pas un écrivain. Simenon par exemple, qui a écrit plus de 150 romans, voilà ce qu’on appelle un écrivain… Il se levait tous les matins à six heures, écrivait jusqu’à midi, puis continuait jusqu’au soir et recommençait ainsi de suite. Je ne suis pas un écrivain donc je ne me suis pas imposé ça ». Libre parce qu’acteur, et vice versa. Aujourd’hui, le sémillant Henri Garcin conserve cette fibre de curiosité, de passion qui doit faire partie du secret de la longévité des acteurs français. L’appétit du jeu, toujours, et de partager des fictions. Avant de se quitter, il saute de son fauteuil pour saisir ce livre de Gilles Jacob dont le titre – comment le lire autrement ? –  s’entend comme un message subliminal : La vie passera comme un rêve.

Cet entretien a été réalisé par Victorien Daoût le 23 août, à Paris. Nous remercions Henri Garcin pour son accueil, sa générosité et sa disponibilité.

À lire : Longtemps, je me suis couché tard, Morrigan Editions, 2018.

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2 réflexions sur « Rencontre avec : Henri Garcin »

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