The Offence

Rétrospective Sean Connery

Derek Newark et Sean Connery dans « The Offence » – © Swashbuckler Films – United Artists – 1973

Il est toujours difficile pour un acteur de se trouver cantonné à une seule et unique performance. Disparu avant-hier à 90 ans, Sean Connery l’avait bien compris et ne recula donc devant rien pour faire oublier James Bond. Quitte à devenir, le temps d’un bijou de polar signé Sidney Lumet, un antihéros particulièrement torturé.

« L’offense » dont il est ici question (les termes d’infraction ou de délit seraient en français plus appropriés), le film nous la présente dans son ouverture, particulièrement expérimentale. Une séquence dont l’image et le son sont ralentis à l’extrême, faisant d’une poignée de secondes fatidiques une éternité cryptique et insoutenable. Le film finira par y revenir, en vitesse normale cette-fois, nous offrant ainsi les clés pour décoder ses enjeux. Un interrogatoire qui tourne mal, voilà le cœur de cette scène qui cristallise toute la problématique du film. C’est aussi le début de la fin pour l’inspecteur Johnson (Sean Connery), lancé à la poursuite d’un violeur de petites filles. Persuadé que Baxter, un homme arrêté pour ivresse et suspecté par principe est bel et bien le criminel qu’il recherche, Johnson va franchir le point de non-retour en lui extorquant des aveux.

Si l’on peut évidemment pester devant la distribution catastrophique du film (classé X en Angleterre, le long-métrage est sorti en France… en 2007 !), on peut comprendre (un peu) la frilosité de United Artists et du comité de censure britannique. En effet, le film met en image une violence crue, perverse et nauséabonde sans concession aucune, touchant à l’époque un certain avant-gardisme. Dans sa peinture brute d’une Angleterre grisâtre, mouillée par un incessant crachin, Sidney Lumet tire à boulets rouges sur une société morcelée, gangrénée par la violence (qu’elle provienne du pervers que la police traque ou des mains de la police elle-même), l’aigreur et la lâcheté (une femme voit une fillette abordée par un homme louche mais préfère tourner les talons). Noyé dans un aplat de bleu fade qui accroît la froideur clinique et aliénante des décors, le film contourne avec brio toute esthétisation malvenue de la violence urbaine. Limitant le plus possible les effusions de sang, The Offence s’ouvre vers une analyse psychologique de cette réalité sociale et politique, une dimension prenant pleinement corps dans le personnage de Johnson.

Porté par un Sean Connery magistral, complètement possédé par les tourments de son rôle et désireux de briser son image trop propre (Les Diamants sont éternels, son dernier James Bond officiel, est sorti seulement un an plus tôt), Johnson est un symbole. Celui de la déliquescence d’une société précaire, donc, mais aussi et surtout celui d’une défiance totale envers les institutions. En guerre contre les règles que lui imposent ses supérieurs, dévoré par les souvenirs de ses enquêtes passées, le personnage a perdu toute possibilité d’empathie, allant jusqu’à reprocher à son épouse sa laideur et sa dépression. Située logiquement au centre du film, la scène-clef de la dispute conjugale atteint des sommets de cruauté claustrophobe. Cherchant comme elle peut à sauver son mari de la folie dans laquelle il sombre, sa femme le pousse à s’ouvrir enfin et décrire son quotidien violent. Ce dernier entreprend de résumer pendant de longues minutes chacun de ses contacts avec la mort (que le film illustre par des images subliminales insoutenables), jusqu’à ce que sa femme en vomisse. Jusque dans son cercle intime, Johnson est un homme esseulé, sans aucun soutien moral, témoin anonyme et maudit de l’abomination humaine.

Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, qu’il convient de ne pas révéler ici, The Offence est un must absolu, un thriller psychologique impitoyable et traumatisant. Ce genre de film qu’on ne voit qu’une seule fois, trop craintif à l’idée de replonger dans sa noirceur indélébile.

The Offence / De Sidney Lumet / Avec Sean Connery, Trevor Howard, Ian Bannen / Etats-Unis – Royaume-Uni / 1h56 / 1972.

Une réflexion sur « The Offence »

  1. Voilà un article qui sent la grisaille britannique et la colère confinée. Cette nourrissante lecture rend parfaitement justice à ce grand film, dirigé par un grand cinéaste, porté par un immense interprète.
    Notez que Ian Bannen, subissant les foudres du policier perdant ses nerfs, était pourtant un fidèle soutien de Connery condamné au purgatoire de la Colline des hommes perdus.

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