
Prison de cristal est un film rare, embrassant l’histoire d’un ancien tortionnaire nazi, Klaus, obligé de rester enfermé dans une machine lui permettant de respirer, après s’être jeté du haut d’un toit, par remords, peut-être. Il a violenté et violé des enfants, dont l’un d’eux se présente chez lui bien des années plus tard, sous le rôle d’un infirmier.
L’image est psychédélique, bleutée, pleine de contrastes. Les ombres marquées peignent des lignes sur le visage des protagonistes, les cloisonnant dans le cadre, dans leur tête. Car c’est bien une épopée psychologique, quelque chose se rapprochant du thriller, du film d’horreur, qui coche toutes les cases du film de genre. La musique et les bruits (celui de la respiration artificielle) composent la bande son et la rendent suffocante : tout le monde semble chercher de l’air, à l’instar de Klaus.
Le premier plan du film montre un œil, à la pupille dilatée : Klaus est en train de prendre une photo d’un enfant agonisant, pendu à une corde. Tout est en effet question de regard : celui que porte le jeune infirmier, Angelo, sur Klaus, et celui que renvoient les nombreux miroirs présents dans le décor. Angelo en pose un au-dessus du visage de Klaus, afin qu’il perçoive ce qu’il est en train de faire, mais bien plus encore afin qu’il distingue son propre visage. Il l’oblige à un face à face avec lui-même, avec son passé, qui se trouve réactualisé dans le présent par Angelo. Il se mue dans la peau de son tortionnaire, et réalise devant lui les nombreux crimes qu’il a entrepris : viol, meurtre d’innocents, le tout ponctué par la lecture d’un journal intime écrit par Klaus, qui permet au spectateur d’entrer dans ses pensées les plus intimes, d’où émerge sa jouissance maladive à martyriser.
Là réside tout le problème : le film applique les codes du genre (jeu sur les ombres, sur l’apparition brutale, mouvements de caméra qui traduisent une présence), joue sur la peur, l’angoisse, en prenant appui sur les crimes de la Shoah. Certes, le spectateur n’est pas placé devant une reconstitution d’époque, mais les actes d’Angelo reproduisent des gestes nazis (puisqu’il y a même confusion entre l’identité de Klaus et celle d’Angelo). Ils visent à provoquer la terreur chez le public, au service d’une œuvre qui doit coûte que coûte épouvanter. Et c’est bien ce projet qui interroge éthiquement : comment peut-on réemployer des gestes relevant d’un crime contre l’humanité à des fins de pur divertissement ? Le film atteint là sa limite, sans en prendre conscience, et c’est ce qui est condamnable.
De Agusti Villaronga / Avec Günter Meisner, David Sust, Marisa Paredes / Espagne / 1986 /1h51/ Festival Lumière 2023.