
Après le prix du jury au festival de cannes en 2019, le réalisateur brésilien revient avec un documentaire multiforme à la richesse démentielle. Que cela soit pour dessiner les portraits de sa famille ou des salles de cinéma de son quartier, Kleber Mendonça Filho pose son regard mélancolique et plein d’empathie avec une maitrise cinématographique impressionnante sur laquelle il a accepté de se confier.
Portraits Fantômes couvre l’industrie du cinéma de Recife étalée sur une large période tout en narrant l’histoire de votre maison familiale, ce qui résulte en une grande masse d’information et un rythme de montage assez rapide. Pourtant, tout parait cohérent et parfaitement fluide. Comment vous êtes-vous organisé ?
J’avais des idées écrites sur des carnets, des calepins ou même sur mon téléphone mais le film n’avait pas de scénario, ainsi tout s’est décidé au montage, un processus très long car rien n’était réellement prévu à l’avance. Je ne suivais aucune règle ou idée préconçue, il s’agissait d’écouter et de faire attention aux besoins de l’œuvre. Par exemple, un passage faisait défiler une collection d’anciens films et cela paraissait trop pragmatique, sec. Il faut trouver de quoi le film parle, où il se dirige, et je n’étais pas satisfait du montage. J’ai lentement pris conscience des plus grandes difficultés, dont l’une était que ma femme et moi avions décidé de déménager, de quitter cette maison dans laquelle j’avais vécu tout ma vie. Il y avait cette impression de changement imminent, de devoir abandonner tout un pan de ma mémoire, de souvenirs très forts que j’ai de cet endroit. J’ai redécouvert, entre autres, les nombreux films amateurs que j’y avais tournés avec des amis, surtout de l’horreur, avec beaucoup de faux sang. Je trouvais beau de montrer cette maison à travers les nombreuses archives que j’avais en ma possession, que cela soit des vidéos VHS ou Betacam. C’est ainsi que l’on peut photographier le temps : voir la même pièce évoluer sur une vingtaine d’années, d’abord en 35 mm, puis VHS, puis en film. J’ai fait de nombreuses découvertes, retrouvé des souvenirs enterrés comme ces photographies de fantômes et un ami déclarant que j’étais médium. Tous ces éléments ont formé la première partie du film pour une durée d’environ vingt-cinq minutes, alors que cinq étaient prévues à l’origine.
Votre film est chapitré, en commençant d’abord par la maison de votre famille, puis le cinéma du quartier, comme dans un mouvement d’expansion continu. Est-ce une structure qui est apparue très tôt dans la conception de l’œuvre ? Ou plus en aval, lors du montage ?
Encore une fois, tout s’est décidé au montage. Les chapitres sont très littéraires, comme de nouveaux paragraphes. Il paraissait évident de commencer par « Partie 1 » et la deuxième partie reprend le titre original que j’avais prévu pour Portraits Fantômes et que personne n’appréciait. J’ai conservé ce titre pour le deuxième chapitre, « Le cinéma des bas-quartiers de Recife », car cela me permettait d’informer le spectateur que les endroits qu’il découvre dans le film à ce moment étaient auparavant des salles de cinéma, sans avoir à mettre un sous-titre très austère, bureaucratique. J’aime l’idée de découvrir ces lieux à travers la fenêtre d’une voiture. Enfin, j’ai recherché un titre pour la troisième et dernière partie à laquelle je n’avais pas vraiment réfléchie. Le nom est, là encore, apparu au montage : j’ai décidé « Églises et Fantômes solitaires ». Seule la séquence finale a été prévue en amont, parce que je l’avais imaginée et gardée en tête des années durant.
Vous revenez aussi sur l’histoire du cinéma dans ce quartier, les films cultes (je pense à Hair de Milos Forman), le contexte socio-politique (la censure de la dictature notamment), les grandes salles qui ont fait la réputation du lieu… Ce projet vous permettait-il aussi d’écrire votre Histoire de Recife ?
Selon moi, lorsque vous tournez ou écrivez sur quelqu’un, il y a une forte possibilité que vous alliez explorer son entourage, et ainsi l’espace qu’ils occupent ensemble. Puisque j’aborde ici une cité entière, je vais explorer des sujets variés comme la politique, le capitalisme, ses tensions sociales, etc. Jamais je ne ferai un film sur la magie du cinéma, en tout cas je n’en ai jamais éprouvé l’envie. Bien sûr, il y a un peu de ça dans Portraits Fantômes, mais dilué parmi d’autres sujets. Par exemple, parce que je suis cinéphile, j’ai recherché la magie du cinéma dans les poubelles, près d’un bâtiment d’une société de distribution qui jetait toutes ses affiches et j’ai pu ainsi collecter beaucoup de matériaux publicitaires, surtout de la propagande politique filtrée dans l’industrie du cinéma. Ensuite, j’ai filmé un homme qui a fait carrière en vendant ces produits et cela a fait de lui un héros. Toute l’œuvre suit ce schéma d’expansion, de lecture historique, politique, géographique, et j’espère que tout cela se lie de façon naturelle.

Portraits Fantômes est votre troisième long métrage qui se déroule dans le quartier de Recife. Comment trouvez-vous toujours des choses à explorer, à révéler ? Craignez-vous parfois la répétition ?
Oui, j’ai toujours peur d’être redondant. Je pense que chacun de mes films est assez différent pour éviter un schéma répétitif. Le seul élément récurrent est Recife, ce qui me convient. Le montage de Portraits Fantômes a nourri l’écriture de mon prochain film, Secret Agent, dont l’action se déroule en 1977. Inversement, l’écriture de Secret Agent a aidé le montage de ce film : ils se rejoignent à certains endroits, tout comme Portraits Fantômes rencontre certains aspects de Bacurau et Aquarius. J’aime cette idée d’avoir des points de connexion, même si je ne me crois pas capable de poursuivre directement un de mes précédents films, comme de faire une suite de Les Bruits de Recife par exemple. Chaque histoire doit être unique tout en partageant le même espace.
Bacurau s’est déroulé dans la campagne du Nordeste, très éloigné des espaces urbains dont vous aviez l’habitude et que vous avez retrouvés avec Portraits Fantômes. Comment le fait de tourner dans des espaces radicalement différents a fait évoluer votre façon de regarder et filmer Recife ?
C’est intéressant parce que même si Bacurau s’est déroulé dans un lieu très différent, je m’y étais senti à l’aise parce que cela m’a permis de remonter dans l’histoire du cinéma, avec mon ami Juliano (Donrelles, co réalisateur de Bacurau). Nous nous sommes rapprochés de l’idée d’un western, le genre cinématographique par excellence. Je me sentais comme à la maison. De plus, la structure de l’histoire se rapprochait de celle de Les Bruits de Recife pour son approche communautaire, chorale, mettant sur un pied d’égalité une trentaine de personnages, même si j’ai conscience que certains finissent par plus se démarquer. Je n’avais pas spécialement prévu de faire Portraits Fantômes après Bacurau, durant lequel je travaillais déjà sur Portraits. Je ne savais pas à l’époque que ça allait se dérouler ainsi. Parfois, des amis me demandaient où j’en étais à propos de mon documentaire sur le cinéma de Recife et je leur répondais vaguement. Un jour, presque soudainement, c’était là, prêt à être un film. J’ai trouvé cela amusant que cela survienne juste après Bacurau, et je me suis demandé comment le public pourrait réagir. Certaines personnes sont complètement folles… Lorsque Portraits Fantômes a été sélectionné à Cannes, beaucoup de gens m’ont félicité, et puis j’ai lu ce post Facebook : « Je trouve que c’est triste, après avoir montré de quoi était capable le cinéma brésilien pour les films de genre, au lieu de faire un nouveau grand thriller, il préfère un documentaire nul. C’est tellement décevant. C’est pourquoi le cinéma brésilien ne va nulle part. » Il n’avait même pas vu le film ! Secret Agent lui plaira sûrement plus.
À travers ce voyage dans le cinéma de Recife, vous explorez l’existence difficile des salles de cinéma qui doivent souvent se résoudre à fermer. Définirez-vous Portraits Fantômes comme une œuvre pessimiste ?
Cela dépend des sentiments que le spectateur éprouvera sur ce sujet précis. Je ne me décrirais pas comme quelqu’un de pessimiste. J’aime parler du changement des choses, de la ville, à travers le temps, mais je ne fais qu’une observation, un constat, sans ajouter de pathétique. Je me définirais même comme plutôt optimiste car j’ai beaucoup voyagé avec mes films et j’ai pu rencontrer de nombreux jeunes cinéphiles alors en pleine découverte ou ayant déjà découvert de nombreuses choses sur le cinéma pour en tirer des idées merveilleuses. Aujourd’hui, beaucoup de films sortent en salles, en streaming, et je suis persuadé qu’il faut unir toute cette industrie.
Le fantastique est un thème qui est prévalent dans votre œuvre, jusqu’à Portrait Fantômes qui est pourtant un documentaire réalisé à partir d’images d’archives ou de vidéos de familles. Comment avez-vous incorporé des figures fantastiques dans ce genre de film ?
C’est toujours naturel. Peut-être que d’autres cinéastes, sur un projet similaire à propos de l’espace et de la salle de cinéma, seraient partis dans une direction complètement différente, mais pour moi, les thèmes se sont tout de suite rattachés aux fantômes. Je ne parle pas des figures religieuses, ectoplasmiques, mais d’un certain sens poétique. Je cherche toujours ce sentiment d’ambiance familière. Par exemple, j’ai visité les ruines du cinéma Veneza, à Recife, l’un de mes endroits préférés. J’avais l’impression d’être à l’intérieur d’une baleine, ou alors comme si le cinéma avait subi une métamorphose cronenbergienne pour devenir quelque chose d’autre. Je pouvais presque entendre le film, sa sonorité, et bien sûr j’ai songé à des fantômes. J’ai passé de nombreuses heures avec Alexandre (projectionniste), mort en 2022. J’ai regardé beaucoup de vieilles vidéos de ma mère. J’éprouve beaucoup d’émotions pour tous mes films, mais celui-là est spécial, il m’a fait palper de nombreux documents anciens et uniques.
Vous êtes un réalisateur très attaché à votre quartier de naissance tout en ayant acquis, au fil de votre carrière, une réputation internationale retentissante, jusqu’au Prix du Jury de Cannes en 2019. Est-ce un aspect qui vous préoccupe durant la création de vos films ? Pourriez-vous dire pourquoi votre œuvre, bien que se déroulant souvent au sein d’un même quartier brésilien, a pu résonner avec des publics du monde entier ?
Peu importe ce qui arrive à mes films à leur sortie, j’ai toujours pu les développer avec soin, en prenant le temps qu’il faut. Je n’ai jamais fait un film uniquement pour un salaire et je ne crois pas que cela arrivera un jour. J’ai foi en les œuvres que j’ai créées, et je pense que le public l’a toujours compris, l’a ressenti. Être honnête avec mes films est très important pour moi. D’une certaine façon, chaque nouvelle œuvre paraît ouvrir de nouvelles connections pour qu’un public découvre qui je suis et ce que je fais. Aujourd’hui, je travaille sur le scénario de mon nouveau film et j’éprouve le même sentiment qu’avec tous les autres : j’aime ce script, j’y crois, j’y travaille depuis 3 ans, j’ai envie de le faire et de voir ce que cela peut donner. Il est vital de conserver une relation saine avec son œuvre. Je dois croire en mes films, et peut-être qu’ils doivent croire en moi. Ainsi, peu importe comment ils peuvent être accueillis à leur sortie, je serai en paix.
Propos recueillis par Mattéo Deschamps, le 23 octobre 2023 à Paris.