
« Lorsqu’elle vous a quitté, Valérie a fait de vous un personnage de tragédie » affirme Youssef à Étienne. La rencontre entre Valérie et Etienne, leur idylle et la naissance de Rosa nous sont montrés succinctement, sans dialogue. Les événements s’enchainent, jusqu’au jour où Valérie laisse Etienne, avec Rosa dans les bras. À ce moment là, il devient non seulement un personnage de tragédie mais aussi, et surtout, un personnage de cinéma.
C’est à partir de cet instant que le réalisateur nous laisse découvrir Étienne comme protagoniste de son film ; il lui donne, très littéralement, la parole. Mais ça n’est pas pour autant que le film d’Erwan Le Duc délaisse son aspect visuel, bien au contraire. Son œuvre regorge d’inventivité formelle : couleurs et mouvements s’allient pour une chorégraphie rythmée et enlevée. La caméra suit le mouvement des corps, voire les y pousse. Car c’est finalement de ça qu’il s’agit dans La fille de son père : d’impulsion. L’impulsion d’agir, de dire ; celle de commencer, de se lancer. Il faut prendre la décision d’embrasser, de partir, de revenir, de tomber et de grimper.
Erwan Le Duc met en scène deux personnages au seuil de leur vie et dont la libération dépend l’un de l’autre. Rosa peut enfin s’émanciper lorsqu’elle estime que son père n’a plus besoin d’elle. Et Etienne peut enfin commencer à vivre pour lui lorsqu’il estime que sa fille n’a plus besoin de lui. Pour ça, il faut renouer avec le passé, partager les responsabilités. Et si l’on croit longtemps qu’Etienne cherche à retrouver Valérie par égoïsme, on comprend finalement qu’il s’agit d’une quête, non pour lui, mais pour les deux femmes de sa vie. Dans une première et ultime rencontre, le cinéaste – et les acteurs, fabuleux – nous donnent à voir un acte de générosité sans pareil : Étienne partage Valérie avec Rosa et Rosa avec Valérie. La troisième pièce du puzzle est retrouvée. La fille au calme adulte et le père aux yeux enfantins ne sont plus seuls tous les deux, plus dépendants seulement l’un de l’autre, ils peuvent se dire au revoir. Drôle et touchant, La fille de son père est une œuvre à l’image de ses personnages : atypique et débordante de tendresse.
La fille de son père / Erwan Le Duc / Avec Nahuel Pérez Biscayart, Céleste Brunnquell, Maud Wyler, Mohammed Louridi et Mercedes Dassy / 1h31 / France / Sortie le 20 décembre 2023.