
Mira est une élève modèle d’un pensionnat d’élite, situé au nord de l’Inde. Alors qu’elle vient de décrocher un statut honorifique, récompensant ses capacités intellectuelles et son tempérament moteur auprès de ses camarades, elle fait la rencontre de Sri, son opposé en tout point de vue. Dans un univers régit par des codes traditionalistes strictes, reflété par la mise en scène (des coupes brutes, des plans géométriques), Mira découvre la naissance du désir.
Lors de la séquence d’ouverture, qui marque la première rencontre entre Sri et Mira, celle-ci est invitée sur l’estrade qui surplombe les élèves dans la cour, pour réciter avec eux le discours patriotique de l’école. Mira ne réfléchit pas : elle affirme ce qu’elle connaît par cœur. La caméra s’attarde sur un jeune homme qui n’ouvre pas la bouche : Sri est présenté d’emblée comme un personnage rebelle, en ceci qu’il s’oppose, par le silence, à des mœurs auxquelles il ne veut pas obéir. C’est un geste simple, et pourtant si fort, que l’on va en trouver la trace dans l’ensemble du film.
En apprenant à connaître Sri, c’est sa propre anatomie que Mira révèle. Leur apprivoisement mutuel, d’où se dégage une douceur, une tendresse et une écoute, est entravé par le poids des coutumes et l’autorité parentale, incarnée par la figure ambigüe de la mère de Mira. Elle est d’abord réfractaire à l’entrée du jeune homme dans la maison familiale. Elle pose des règles strictes, de manière à être certaine que les adolescents ne se voient que dans l’unique but de réviser ensemble. La porte de la chambre reste donc ouverte, et introduit le parti pris de la réalisatrice à travailler les espaces de frontières, les seuils (entre deux pièces, entre le dedans et le dehors), les lieux que l’on ne peut attribuer ni tout à fait à l’intime, ni tout à fait au publique. Mira et Sri investissent cet espace pour transgresser les règles : la première séance de révision est à la fois intellectuelle et charnelle. Mira est embrassée par Sri à chaque fois qu’elle donne une réponse juste. La notion d’apprentissage prend tout son sens : c’est une initiation à l’exploration des fondements de la pensée, entremêlée à une connaissance de soi qui passe par un jeu érotique.
La relation triangulaire qui unit Sri, Mira et la mère connaît un point de bascule lors d’une séquence de danse. Sri tente d’initier Mira, maladroite. Anila vient à son secours en lui montrant les pas, en devenant la cavalière de Sri. Ces mouvements chorégraphiés traduisent toute la duplicité du personnage de la mère, qui, en vient à prendre la place de sa fille, et à lui subtiliser Sri. Encore une fois, c’est la notion de frontière qui permet de lire le lien existant entre Mira et Anila : celui du sang, de la rivalité, où l’intimité, l’amitié scellant les rapports entre Sri et la mère, ainsi que les tons de confidences flirtent avec la séduction.
Ce que sous-entend la cinéaste Suchi Talati, réside dans le mouvement : le mouvement des corps bridés par les coutumes ; le mouvement qui part du bas ventre de Mira, et l’expose au désir ; le mouvement contradictoire d’Anila, qui interdit en même temps qu’elle incite les deux amoureux à passer le cap de la première fois. L’acte sexuel est d’ailleurs éclairé par le concept du « kaïros » (le bon moment, l’instant T, l’opportunité à saisir). Il y a cette nuit, où Sri dort dans le salon. Mira a tout prévu, pour qu’ils se retrouvent en cachette, sur le toit, et fassent l’amour à même le sol, sur une couverture. Mais Sri ne se réveille pas. Mira attends, jusqu’au lever du soleil. Plus tard, ils se retrouvent en pleine nature : cette fois, c’est consommé. La caméra insiste sur la mécanique des deux corps se rencontrant, sur la désillusion que cela entraine. Mira ne paraît rien ressentir : le désir a disparu, l’envie aussi. Elle le fait, peut-être trop tard, ou trop tôt ; parce que c’était prévu, sûrement pas au bon moment. Cette importance accordée au temps souligne le fait que l’amour (le sentiment, comme l’acte sexuel) ne se décide pas, il est soumis à une logique qui échappe à la raison.
La puissance figurative de Girls will be girls se loge dans l’anodin, dans le presque rien de ces gestes qui disent tout : deux petits doigts qui se nouent l’un à l’autre, et qui ensemble, témoignent d’une rébellion, d’une révolte.
De Suchi Talati / Avec Preeti Panigrahi, Kani Kusruti, Jitin Gulati / France, Inde, Norvège, USA/ 1h59/ Sortie le 21 août 2024.