
Le titre du film est évocateur. Langue étrangère, le troisième long-métrage de Claire Burger, est une histoire de langues : deux organes qui se rencontrent au moment de l’échange d’un baiser ; mais aussi une communication entravée par des mots que l’on cherche, que l’on ne trouve pas, et qui séparent.
L’intrigue se construit sur le principe de l’échange : elle est scindée en son milieu, et adopte les points de vue de chacune des protagonistes, deux correspondantes. Léna a des convictions bien trempées, est engagée politiquement et vit à Leipzig ; Fanny est introvertie, en proie à un mal être psychique intense et habite à Strasbourg. On pourrait distinguer une opposition au sein de ces caractères, la première se définissant en prise avec l’action, la seconde flirtant avec la réflexion, et la psyché. Mais les adolescentes possèdent plus de points communs qu’elles n’en ont l’air. C’est l’architecture de leur ville respective qui les réunit. Leipzig est « sexy » comme l’affirme la réalisatrice et, en bien des points, similaire à Strasbourg, située à la frontière ; une frontière tout autant poreuse, et perméable qu’elle n’est fracturante. Par la rencontre de Fanny et Léna, se matérialise la relation complexe entre la France et l’Allemagne. Fanny parle de couple franco-allemand, quand Léna évoque l’amitié (Freundschaft) des deux pays. En creux, se dessine une métaphore de ce qu’elles traversent à deux, et du glissement progressif des sentiments amicaux vers l’amour.
Claire Burger ne fait pas de l’homosexualité un enjeu narratif. Fanny découvre son désir naissant pour les femmes, en même temps que celui pour les hommes. Un soir, lors d’une fête, elle embrasse un garçon sous les yeux de Léna qui l’accompagne. Il n’y a aucune charge voyeuriste ni scopique en la présence de l’adolescente ; elle est là, parce que Fanny le lui a demandé. Doucement, Léna se met à guider les gestes du jeune homme. Puis, à son tour, elle se dirige vers Fanny, et les deux filles s’embrassent. Le glissement, de l’hétérosexualité à l’homosexualité, voire à la bisexualité est rendu visible par cette scène, d’où se dégage surtout l’idée qu’avant de tomber amoureuse d’un genre ou d’un sexe, Fanny tombe amoureuse d’une personne.
La fin du prologue (avant l’inscription du titre sur l’écran) se conclut sur un ultimatum : suite à l’arrivée de Fanny en Allemagne, Lena lui demande de partir car elles paraissent ne rien avoir en commun. La réaction de Fanny est des plus surprenante : au lieu d’obtempérer, elle révèle à Lena un pan entier de sa vie, insiste sur sa tentative de suicide, l’étouffement maternel qui en découle, et son besoin de changer d’air. Touchée, Lena consent à ce qu’elle reste quelques temps.
L’histoire des deux personnages naît et résulte de cette mise à nue. Fanny se met à raconter sur le mode de la fable (elle fabule) l’existence d’une sœur, issue de la prétendue liaison amoureuse de son père. Elle l’aurait rencontrée une fois ; et la jeune fille, de quelques années son ainée, serait très investie politiquement. C’est au travers de cette figure inventée de toutes pièces par Fanny, que Claire Burger distille une réflexion sur la montée de l’extrême droite en France, comme en Allemagne. Cette adolescente imaginée, manifeste et fait partie d’un groupe anti-fa. Elle sert de point d’ancrage à la mise en actes des valeurs prônées par Léna. En la recherchant, en se renseignant, Léna et Fanny s’initient à la notion d’engagement.
Langue étrangère n’est pas un film sur le mensonge mais ce dernier y est appréhendé dans toute sa complexité, faisant de Fanny un personnage à la limite de l’antipathie. Le thème est évincé par le changement de regard opéré au centre de l’intrigue. Lorsque Léna rend visite à Fanny en France, nous percevons les évènements au travers de ses yeux, au travers de celle qui « se fait avoir », qui ne discerne pas le vrai du faux, au travers de celle qui apprend à comprendre les raisons profondes qui poussent Léna à tricher avec le réel, sans jugement. Aimer c’est aussi accepter un être dans tous ces travers, et les personnages viennent souligner à quel point l’être humain n’est jamais ni tout blanc, ni tout noir, mais bien une figure ambigüe, pleine de reliefs.
La réalisatrice excelle dans le lien qu’elle tisse entre la langue parlée et les gestes. Léna et Fanny se retrouvent dans le jacuzzi et la première interroge la seconde sur le genre des noms en allemands. Léna se plaint de sa poitrine, qu’elle juge trop petite ; et lui demande quel est le déterminant de « Brust » (poitrine). A eux seuls, les mots sont emprunts d’une charge érotique manifeste. L’apprentissage de la langue devient apprentissage des langues, celle d’un pays, et celle de l’amour.
La mise en scène tire vers l’onirisme et le poétique lors des rapprochements physiques entre les deux protagonistes. Ceux-ci n’ont lieu que lorsque les adolescentes prennent de la drogue, ou dans leur rêve. L’image se dote de couleurs et de lumières irréelles (les flashs des projecteurs d’une boite de nuit qui viennent éclairer par intermittence les visages de Léna et Fanny enlacées), le son est lointain, mais porte paradoxalement en lui une précision à couper le souffle. Il y a un décalage, un flottement… Comme si finalement, toute cette histoire ne relevait que du fantasme.
De Claire Burger / Avec Lilith Grasmug, Josefa Heinsius, Chiara Mastroianni / France, Allemagne, Belgique / 1h45 / Sortie le 11 septembre 2024.