
Niki est un film sur le hors-champ, à la fois force et faiblesse du premier long-métrage de Céline Salette. Il doit son nom à l’artiste plasticienne Niki de Saint Phalle, dont l’œuvre protéiforme est le reflet de son intériorité : Niki est connue pour avoir réalisé des tableaux-performances, des sculptures féministes et des films psychanalytiques. Autant d’œuvres qui ne sont jamais dévoilées à l’écran, par manque d’obtention des droits : une contrainte avec laquelle Céline Salette se démène habilement. Car plus que de se concentrer sur la production de Niki, la réalisatrice nous propose de nous attarder sur le parcours de la femme, sur sa transformation et son évolution. Une manière de donner à voir ce qui d’ordinaire n’est pas montré : l’ascension artistique qui ne s’arrête qu’au moment où Niki formule à voix haute son nom d’artiste.
Le premier plan du film vient donner le ton. Le visage de Niki, la tête légèrement renversée et couronnée d’un diadème, est auréolé d’un flou gaussien transformant l’arrière-plan en une matière ouatée. La caméra demeure sur son visage angélique, presque irréel. Nous sommes à l’époque où Niki se fait encore appeler Niki Matthews. Elle est une mannequin docile, et répond aux ordres qu’elle reçoit. Le hors-champ surgit à même ses traits : Niki est dans l’ombre de sa future carrière. Pourtant, on ne la quitte pas des yeux – même lorsque l’ampoule d’un projecteur grille et qu’une partie du studio se retrouve dans le noir, au grand désarroi du photographe et de son équipe. On perçoit les techniciens s’agiter, les vociférations, l’irritation… du moins, on les imagine, car on ne les voit pas ; on les entend. Cette focalisation sur la protagoniste vient poser le cadre : c’est un regard porté sur l’intériorité de Niki auquel nous faisons face. L’usage de la focale longue réduit encore l’environnement, enferme également, et témoigne de l’être au monde du personnage. Niki est psyché.
Le montage du film souligne cette dimension mentale. Il est composé comme une association libre de pensées, vaquant d’une époque à une autre, au gré des souvenirs de Niki, plus ou moins traumatiques. L’image se scinde parfois en deux, laissant cours à un split-screen psychique (dont on ne saisit pas toujours le sens) ou se dotant d’une texture qui rappelle les œuvres de l’artiste : kaléidoscopique, diffractée. Comme si la plastique du film elle-même sortait des entrailles de Niki, qu’elle était tableau et matière première à déformer.
Le film est découpé en trois chapitres, dont les énoncés ressemblent à des descriptions sorties d’une épopée, ce à quoi peut être comparé l’existence de l’artiste, qui s’articule tel un long combat. Alors qu’elle est en proie à de violentes réminiscences, son mari, John, lui fait consulter un psychiatre, qui l’interne dans un hôpital. Niki prend contact avec l’art, d’abord pour survivre à l’univers hostile et violent de l’asile. Elle « fait ses armes », indique l’un des cartons, de manière crue (la matière est mastiquée, recrachée) : Niki y va à pleines mains, à bras le corps, et son rapport à l’art ressemble à une guerre sanglante et enivrée contre ses propres pensées, contre ceux qui les nomment, et posent des diagnostics – souvent à tort.
Niki sort des sentiers battus du biopic par cette capacité à détourner une règle et à la dépasser : plus qu’une impossibilité, le hors-champ est investi dans ce qu’il contient de plus créatif. Parfois cependant, il devient obstacle. Le film se cherche, survole et tangue entre différents registres (comédie, drame) ; les séquences à la cadence rapide et saccadée en viennent à manquer de temps faibles (une autre forme de hors-champ). Que se passerait-il si Céline Salette laissait ses personnages évoluer après les répliques qui font mouches ? Que se jouerait-il dans l’interstice, les instants de flottement ? La forme, maîtrisée, semble souffrir de sa peur du vide, du presque rien, avec une tendance à l’exagération (les couleurs sépia, les dialogues trop maitrisés, l’alternance d’échanges en anglais et en français). A force de tirer sur la corde du dynamisme, on en vient à rechercher le silence…
Niki / De Céline Salette / Avec Charlotte Le Bon, John Robinson, Damien Bonnard / France / 1h38 / Sortie le 9 octobre 2024.
Belle chronique, comme d’habitude !
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