Trois Amies

Actuellement au cinéma

© Pascal Chantier et Moby Dick Films

L’amour, selon Emmanuel Mouret, est une question de conjugaison : certains le vivent au présent et à l’impératif, d’autres au passé et au conditionnel, … Trois Amies reprend là où Chronique d’une liaison passagère s’était terminée, avec l’annonce de lieux déserts bientôt investis par les personnages. Cependant, le récit ne se déploie plus au présent, comme celui des amants Charlotte et Simon, mais se tourne désormais vers le passé.

Victor, dont le rôle n’est pas sans rappeler celui déjà incarné par Vincent Macaigne dans le film précédent, prend en charge la narration de sa voix fragile et amène, par son absence, une nostalgie voilée. Bien que proche des précédents essais du cinéaste, Trois Amies donne, à la faveur de quelques ellipses et d’un rythme languissant, cette étrange impression d’errance, qui trouve autant source dans son défunt narrateur que dans le doute amoureux de son héroïne, Joan. Le désir, maintenant affranchi des frontières du réel, s’immisce à la fois dans la mort et les rêves. Le regard amoureux d’un ami ignoré ou celui, spectral, d’un mari décédé sont traités sur un même mode, incarnant cette “heureuse complexité” que Joan attribue au livre de Thomas, mais qui résume aussi parfaitement l’approche délicate de Mouret.

Dans une ambition chorale rappelant celle de Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, le désir traverse une galerie étendue de personnages, mais cette fois, en circuit fermé : il ne fuit plus mais navigue en interne. Cette dynamique, savant jeu d’ambivalences sentimentales et de dialogues à la précision musicale, rappelle plus-que-jamais les talents comiques de Lubitsch et poétiques de Rohmer, de la capacité comique du premier à jouer sur l’omniscience du spectateur et de la complexité philosophique du second. En dépit des circonvolutions narratives riches en rebondissements, Trois Amies n’en devient pourtant jamais balourd puisque tout se joue sobrement sur le rythme, qui mène une conversation ou les gestes de simples restaurateurs en arrière-plan.

De l’art du panoramique lent à celui du hors-champ, la mise en scène dissimule sous sa discrétion un talent subtil et pudique pour filmer le personnage, empreint d’une foi profonde envers la fiction. Les quelques plans rapprochés sur le visage endeuillé de Joan en sont notamment l’expression : aussi parlé soit-il, le cinéma d’Emmanuel Mouret n’est jamais aussi beau que lorsqu’il explore le mystère d’un visage silencieux. À l’heure où des œuvres bruyantes comme L’amour ouf confondent lyrisme et complaisance, Trois Amies rappelle une autre voie, lavée de toute afféterie, où dominent des émotions pures.

Trois Amies / de Emmanuel Mouret / Avec Camille Cottin, Sara Forestier, India Hair, Damien Bonnard, Grégoire Ludig, Vincent Macaigne / 1h57min / France / Sortie le 6 novembre 2024.

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