
Un peu de sang et de sexe. Ou comment nous réchauffer par temps glacé au sortir de ces fêtes de Noël, aux sapins lumineux ornés avec un goût douteux, aux réunions de familles gloutonnes et interminables. Finis le père noël et ses lutins mignons, place aux vampires et à leurs crocs avides, alors que Nosferatu version Robert Eggers est en salles depuis mercredi.
Parmi les créatures mythologiques et folkloriques qui ont nourri, aux origines, le cinéma, le vampire fut l’une des plus empruntées. Tout droit venu de la littérature qui affirme durablement sa notoriété au XIXe siècle, apparaissant chez Polidori, Gauthier, Hoffman, ou encore Baudelaire, il assoit son hégémonie dans l’imaginaire fantastique via le roman de Bram Stoker, Dracula (1897). Avec Carmilla (Sheridan le Fanu, 1872), récit antérieur d’une romance vampiriste et lesbienne, le roman constitue l’hypotexte privilégié des cinéastes, dont bien sûr Murnau, qui offre avec Nosferatu une matrice essentielle pour les générations futures. Un siècle après, le vampire ne lasse pas de fasciner. 2024 a ainsi vu son lot de canines assoiffées : dans La Morsure (Romain de Saint-Blanquat), Vampire humaniste cherche suicidaire consentant (Ariane Louis-Seize), En attendant la nuit (Céline Rouzet), et bien sûr dans le nouveau remake du chef d’œuvre de 1922. Autant d’exemples qui illustrent toujours la vigueur d’une figure dont le cinéma ne semble pouvoir se passer. En raison sans doute de sa plasticité, le vampire ayant été filmé sous tous les registres. Horreur, comédie, romance, drame, coming-of-age, film d’action, on l’a repris à toutes les sauces, sans pourtant infléchir sa puissance d’attraction. Mais le vampire s’épanouit aussi au cinéma par ce qu’il allégorise, les désirs, les pulsions et les peurs primaires : angoisse de l’épidémie, peur de la mort, pulsions sexuelles et mortifères, le vampire assume un rôle cathartique que peuvent déployer les images projetées. Entre le vampire et l’image filmique, l’hymen découle enfin d’une correspondance de natures. Mort-vivant, à la fois corps et ombre, présence-absence, la créature rejoint l’ontologie de l’image qui présentifie un déjà passé, qui incarne virtuellement, sur un écran, des objets et des êtres alors impalpables. Le vampire, tout de même après le fantôme, s’est révélé comme la créature de cinéma par excellence, un statut dont nous vous proposons un modeste aperçu avec cette sélection de dix films de vampires choisis par nos rédacteurs affamés (de films). De quoi se lécher les canines !
Nosferatu, de Friedrich Wilhelm Murnau (1922)
En 1922, Friedrich Wilhelm Murnau adapte Dracula de Bram Stoker. Son Nosferatu le vampire devient rapidement la référence en matière de vampire – il influencera par la suite toutes leurs représentations sur petit et grand écran – mais aussi plus largement d’horreur – ses procédés graphiques ou narratifs deviendront des tropes du genre horrifique. Mais qu’est-ce qui fait de Nosferatu un incontournable pour tous les aficionados de crocs et de frissons ? C’est principalement car le film marque la rencontre entre un protagoniste et un médium : le vampire et le cinéma ; et la symbiose absolue entre un personnage et un style cinématographique : le vampire et l’expressionnisme allemand. Ce dernier, qui prône l’excès des contrastes et la distorsion des formes, trouve chez le vampire un terrain fertile, dont le seul corps peut recouper toutes ces visions esthétiques. – Chloé Caye
Vampyr, de Carl Theodor Dreyer (1932)
Avec Vampyr Carl Theodor Dreyer s’affranchit des clichés du mythe vampirique pour créer une œuvre onirique et spectrale, où l’effusion de sang cède la place à une poésie troublante. Ici, l’intrigue s’efface au profit d’un univers visuel fascinant, fait de jeux d’ombres, de surimpressions et de reflets troublants, qui immergent le spectateur dans un crépuscule permanent. Rares sont les dialogues, tout comme les repères narratifs : Dreyer exige que l’image décèle le mystère, qu’elle exhume par son pouvoir évocatoire l’invisible. Loin de l’érotisme ou du folklore inhérent au genre, le film adopte une sobriété portée par une lenteur hypnotique. À la fois macabre et sublime, Vampyr s’impose comme une pierre angulaire du fantastique au cinéma. – Arnaud Combe

Les Lèvres rouges, d’Harry Kümel (1971)
Chez Harry Kümel, la figure du vampire se teinte de féminisme. Et de saphisme. La révolution sexuelle ayant fait son chemin en 1971, la créature, incarnée par une Delphine Seyrig à l’acmé de son jeu magnétique, éprouve un jeune couple tout juste marié, dans un hôtel désert à Ostende. Dans le costume de la comtesse Elizabeth Batory, meurtrière légendaire qui inspirera plus tard Julie Delpy (La Comtesse, 2009), Seyrig, sa voix, son allure années trente, sa chevelure blond-platine, ses robes écarlates ou scintillantes, irradie à l’écran devant une caméra envoûtée. La mise en scène enveloppant tout à fait lorsqu’elle se voue à exalter son mystère. Une présence qui, malgré les quelques faiblesses de son récit initiatique, consacre Les Lèvres rouges parmi les inoubliables, soutenu autant par son érotisme sans chichi et les ambiances singulières des paysages belges. – Albin Luciani
Nosferatu, fantôme de la nuit, de Werner Herzog (1979).
Avant le remake un brin maniériste d’Eggers, il y eut le Nosferatu d’Herzog. Moins dévoué à son modèle, le film se distingue par sa forme étrangement dépouillée, par ses intérieurs d’une blancheur livide et ses décors naturels, des rues de Delft en Hollande aux montagnes slovaques. Un naturalisme inattendu dont l’auteur tire une expressivité poétique, en lâchant onze mille rats sur le tournage, qui génèrent des images d’une rare force eschatologique, lors encore de plans d’une nature surplombante ou d’un château en ruines qu’on croirait sorti d’un tableau de Friedrich. Héritier du courant romantique, dont l’idéalisme sous-tend par exemple le récit d’Aguirre (1972) et de Fitzcarraldo (1982), Herzog ajoute ainsi au mythe d’une expansion du mal qu’est Nosferatu celui d’un retour invasif de la nature sauvage et de l’irrationnel sur la culture et la raison. Ce romantisme, Orlock l’incarne aussi, moins terrible que pathétique, damné par sa condition contre-nature et solitaire, entre l’abîme et la vie. – A. L.

Aux frontières de l’aube, de Kathryn Bigelow (1987)
Pour son premier long-métrage réalisé en solitaire, Kathryn Bigelow signe avec Near Dark une œuvre sans compromission qui dépouille entièrement la figure du vampire de ses oripeaux gothiques. Exit l’ail et les crucifix : dans ce western néo-gothique qui frôle par moment l’abstraction, seul demeure le combat éternel entre la lumière et l’obscurité, magnifiquement mis en image par le directeur de la photographie Adam Greenberg (qui trois ans auparavant signait la photo du Terminator de James Cameron). Au cœur de cet affrontement, Caleb Colton se débat avec une condition de vampire qu’il n’a pas choisie, métaphore d’une vie piégée dans les ténèbres à la recherche d’un élan vital. La cinéaste s’approprie ainsi pleinement la figure du vampire en la reliant aux personnages qui peuplent sa filmographie, inadaptés condamnés à la marge, que la soif de vie contraint inéluctablement à la transgression. – Arthur Bouet
Dracula, de Francis Ford Coppola (1992).
En 1992, après Karoly Lajthay (Drakula halàla, 1921) et Murnau (Nosferatu le vampire, 1922), Francis Ford Coppola adapte à son tour le célèbre roman fantastique au cinéma avec l’une de ses plus belles œuvres : Bram Stoker’s Dracula. Un titre prosaïque qui affiche clairement les intentions du réalisateur de coller au plus près du matériau d’origine. Là où une majorité de films centrés sur l’illustre vampire le dépeignaient en monstre énigmatique, Coppola en fait une figure tragique d’amoureux endeuillé frappé par une terrible malédiction. S’abreuvant à la source originelle du cinéma, le réalisateur redevenu artisan bâtit son film comme un somptueux écrin (un cercueil ?) pour ce personnage romantique déchirant, et les mille détails (les costumes de Eiko Ishioka et les décors de Thomas E. Sanders et Garrett Lewis, entre autres) qui ornent l’ouvrage achèvent d’inscrire ce métrage dans les cieux éternels du septième art. – A. B.
The Addiction, d’Abel Ferrara (1995)
« Les vampires ont de la chance, ils peuvent se nourrir des autres », murmurait déjà Zoë Lund à la carcasse anémique de Harvey Keitel dans Bad Lieutenant en 1992. Trois ans plus tard, le lieutenant prend précisément la forme d’une vampire (Lili Taylor), ses addictions deviennent une soif sanguinaire et son mutisme cède la place à de grandes tirades philosophiques. Pourtant, l’horizon reste le même dans ce New York crépusculaire : un abîme noir et sans fond, qui nous renvoie ultimement à notre propre misère. Plus que toute autre œuvre de Ferrara, The Addiction nage dans le désespoir et dissimule, sous l’apparente grandiloquence de ses monologues, un simple désir de repentance — à l’échelle d’un individu, mais aussi d’une société qui n’a cessé de faire couler le sang. – Paul Pinault

Twixt, de Francis Ford Coppola (2011)
En s’engouffrant dans l’ère numérique, le cinéma de Coppola a perdu en maestria ce qu’il a gagné en étrangeté. Conte noir mariant comique absurde et imaginaire horrifique, onirisme lynchien et expérimentations théâtrales à la Resnais, Twixt est une anomalie, impossible à définir pour le spectateur, mais aussi pour le cinéaste lui-même, qui semble bâtir son projet sur une incertitude proprement juvénile et presque amateure. À l’instar de son récent Megalopolis, l’approche de Coppola puise dans sa défaillance formelle l’expression d’un trouble à la fois existentiel et artistique, sa désinvolture réjouissante devenant ainsi le moteur d’une exploration du deuil et des tourments créatifs. – P. P.
Only Lovers Left Alive, de Jim Jarmusch (2013)
Jarmusch subordonne les ressorts du suspense et de la prédation afférents au vampirisme à une passivité méditative et une contemplation rarement exploitée dans ce genre. Cette subversion est le moyen pour le cinéaste d’offrir une réflexion sur la condition immortelle du vampire qui compose désormais avec les modes de vie contemporains des humains. Pour ces créatures éternelles, l’éternité ne se dessine plus comme un horizon hédoniste, mais comme un abîme de neurasthénie, dont seuls les élans du désir semblent pouvoir les arracher. – A. C.

Vampires en toute intimité, de Taika Waititi (2014)
Dans Vampires en toute intimité, Taika Waititi filme quatre colocataires vampires. Tâches ménagères et tracas routiniers, soit le quotidien dans toute sa banalité, s’appliquent aussi à ces êtres on ne peut plus extraordinaires, et le contraste est saisissant ! La figure du vampire (cette liste de ses plus belles occurrences sur grand écran l’aura rendu manifeste) a su s’épanouir dans d’autres genres que celui horrifique, qu’on lui associait aisément. Western et romance sont donc autant de nouveaux paysages que peut parcourir ce personnage, même si ses escapades y restent rares. En revanche, un genre, presque autant que l’horreur, se voit régulièrement confier des vampires : la comédie. Extrêmement stylisé, le personnage est facile à parodier. Mais Vampires en toute intimité est bien plus qu’un pastiche. Dans ce faux documentaire, c’est justement la stylisation du vampire qu’on évacue, pour laisser place à autre chose : la trivialité. Absolument hilarant, Vampires en toute intimité est assurément le film à voir pour découvrir ces créatures maléfiques autrement ! – C. C.