
Jusqu’alors adepte de l’autobiographie romanesque, Arnaud Desplechin se lance avec Spectateurs ! dans un genre inédit, mêlant documentaire et fiction, pour offrir un discours introspectif sur sa propre pratique de spectateur et de cinéaste. Nous avons eu l’opportunité de le rencontrer lors d’un café, un moment privilégié pour interroger plus en profondeur sa cinéphilie érudite.
Quelle est votre pratique de spectateur aujourd’hui ?
C’est une activité précieuse. Ma pratique de spectateur en salles est plus irrégulière que lorsque j’étais plus jeune. Elle passe désormais davantage à travers les écrans de télévision. J’aime regarder les films chez moi sur des chaines de télévision et l’idée que le déroulement du film soit indépendant de ma volonté comme au cinéma.
Comment votre activité de réalisateur influence t-elle cette pratique ?
Mon rapport au cinéma reste compulsif, mais ma façon d’aborder les films a évolué. Je m’efforce désormais de me laisser influencer plus consciemment par les films que je regarde, en cherchant à comprendre la mécanique de leur fabrication. Je m’interroge, par exemple, sur la construction d’un plan ou sur les choix qui sous-tendent une mise en scène.
Comment votre cinéphilie s’est-elle forgée ?
Elle s’est avant tout nourrie de l’influence de mes parents, qui étaient de grands cinéphiles, ainsi que de la télévision, qui a joué un rôle crucial dans ma découverte du cinéma.
Pouvez-vous partager trois souvenirs marquants de votre jeunesse cinéphile ?
Comme le montre Spectateurs !, Fantômas fut le premier film que j’ai vu, et il demeure une expérience fondatrice. Je citerais également King Kong et Les 400 coups, deux films qui ont profondément marqué mon parcours cinéphile.
Cette année, quels ont été les moments forts de votre expérience en tant que spectateur ?
Je vous citerai quatre films qui ont particulièrement retenu mon attention : C’est pas moi de Léos Carax, Santosh de Sandhya Suri, L’histoire de Souleyman de Boris Lojkine, et Emilia Perez de Jacques Audiard
Êtes-vous parvenu à préserver intacte cette fascination pour le cinéma ?
À mon âge, il devient difficile de continuer à aimer les films avec la même intensité, car le cinéma demeure un art humble. Pourtant, il est essentiel de cultiver une forme d’appétit pour cette humilité propre au septième art. J’y vois une véritable morale de l’appétit, un élan intérieur que je m’efforce de préserver. Lorsque l’on est jeune, il est aisé d’être fasciné, car les films apparaissent alors comme des œuvres absolues, des objets qui semblent tout contenir. Mais avec le temps, après avoir contemplé de nombreuses peintures et dévoré des romans, le cinéma peut paraître bien modeste en comparaison. Et c’est précisément dans cette modestie que réside sa merveille. J’admire les critiques qui parviennent à maintenir intact leur amour pour un objet aussi humble que le cinéma. Mon souhait est de parvenir, même dans dix ans, à me disputer avec passion au sujet des films, à entretenir cette flamme de fascination qui donne tout son sens à ma relation avec le cinéma.
Êtes-vous un bon critique de cinéma ?
Non, je suis beaucoup trop influençable ! Je change très souvent d’avis. Il suffit qu’on attire mon attention sur un détail que je n’avais pas remarqué pour que mon jugement change radicalement.
Vous évoquiez dans un entretien qu’il vous fallait parfois plusieurs projections pour comprendre et apprécier les films…
Lorsque j’étais jeune, j’abordais les films avec une impulsivité irréfléchie. Ce n’est que bien plus tard que j’ai ressenti le besoin d’explorer les œuvres en profondeur. Pourtant, je crois que, paradoxalement, nous ne devenons pas de meilleurs spectateurs avec le temps. Même en m’efforçant d’affiner mon regard, je suis convaincu que les meilleurs spectateurs restent les enfants.
Avec les années, ma rétine s’endurcit, et je perds peu à peu la capacité de percevoir la nouveauté. Pour pallier cette faiblesse, je me tourne vers les jeunes spectateurs. Leurs regards, bien que parfois en désaccord avec le mien, me heurtent et me déstabilisent. Leur discours, souvent déconcertant, m’incite à repenser mes certitudes et à redécouvrir ce qui m’échappe.
Le personnage de Paul Dédalus que vous mettez de nouveau en scène dans Spectateurs ! peut se caractériser comme quelqu’un qui préfère être dans l’observation plutôt que dans la vie. Est-ce que, comme lui, vous partagez cette position de spectateur même dans la vie ?
Je n’ai jamais désiré être l’acteur de ma vie. Comme disait Jean Renoir « Je suis comme le bouchon qui se laisse porter par le courant ». Cette posture de spectateur, que je partage avec Paul Dédalus, m’offre une relation au monde empreinte de contemplation, loin de toute passivité, et que je considère admirable. Le point d’exclamation qui conclut le mot spectateur agit tel un point d’honneur.
À travers vos entretiens, on perçoit l’idée que vous entretenez une relation conflictuelle avec la vie, et que le cinéma agit comme un intermédiaire pour vous inviter à vous réconcilier avec elle…
Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours ressenti une forme de rejet envers la société : elle ne m’a jamais attiré, elle m’effraie même. Enfant, j’étais de ceux qui se sentaient effrayés dans la cour de récréation. Je nourris une méfiance instinctive envers le monde. Je me reconnais pleinement dans les mots de Truffaut lorsqu’il affirme que la vie est largement surévaluée . Elle représente le verre à moitié vide, tandis que le cinéma, lui, incarne le verre à moitié plein.
Je n’entretiens pas un rapport aisé avec la réalité, mais lorsqu’elle est projetée sur un écran, je me rappelle à quel point elle peut être extraordinaire. Ce mouvement de retrait dans l’obscurité de la salle me permet de retrouver une forme d’émerveillement face à la vie. Le cinéma devient alors une fenêtre qui transforme ma perception du monde et me réenchante.
Qu’est ce qui a déterminé le passage de spectateur à fabricant de films ?
Le moment où j’ai pris conscience de ma capacité à devenir cinéaste remonte à mes 24 ans, lorsque j’ai découvert les romans de Philip Roth qui ont agi comme une révélation. J’ai réalisé que la quasi-intégralité de ses récits se déroulait dans sa ville natale miteuse, Newark. Roth racontait avec conviction que ce qui captivait véritablement les gens dans ses récits, ce n’étaient pas les histoires de Manhattan, mais celles plus décalées de Newark. Je faisais alors l’expérience de l’acceptation du ridicule, de l’attrait pour les masques et le goût du scandale.
Cette découverte m’a profondément interpellée. Quand je suis arrivé à Paris, je me suis dépêché de perdre mon accent roubaisien et de me fondre dans mon nouvel environnement. À la lecture de ses romans, je me suis aussitôt dépris de cette quête d’intégration pour trouver un ton qui m’appartient. Et ce qui m’appartient, c’est mon origine roubaisienne. Quand j’ai réalisé mon premier film, La vie des morts, je me suis dit que j’allais retourner chez moi à Roubaix dans une maison qui ressemblait à celle dans laquelle j’avais grandi. Je me sers de mon origine provinciale comme d’un théâtre d’enfance où je viens réinventer des bouts de fiction. Ce détour littéraire américain fut, au fond, une manière de me conquérir moi-même.
Par son image irisée, Spectateurs ! sublime la pratique de spectateur. Loin de l’approche réaliste souvent présente dans vos films, comment avez-vous conçu l’image de ce dernier ?
Comme c’est un film avec un discours dense, j’avais à cœur que la sensualité de l’image prime dans le film. Pour ce faire, Noé Bach que j’ai contacté pour le film, a eu cette idée de souffler une poudre argentique avec de la colle au pied des objectifs, ce qui crée cette image irisée. Cela procure une sensation visuelle particulière, comparable à celle que l’on éprouve enfant en entrant dans une salle de cinéma pour la première fois face au faisceau lumineux. C’est une manière de capturer l’émerveillement originel que nous ressentons face à l’image projetée.

En tant qu’ancien chef opérateur, comment choisissez vous vos opérateurs et opératrices ? Pourquoi ne pas avoir renouvelé la collaboration avec votre cheffe opératrice de longue date, Irina Lubtchansky ?
Étant donné ma crainte de la répétition, il me semblait important d’introduire un changement. Je reste particulièrement attentif aux travaux des jeunes opérateurs et opératrices. J’ai trouvé celui de Noé Bach particulièrement remarquable dans Les amours d’Anaïs. C’est donc tout naturellement que je l’ai contacté, et notre collaboration a été exceptionnelle.
Pour le film que je viens de terminer à Lyon, Une Affaire, j’ai fait appel à Paul Guilhaume, dont j’avais admiré le travail pour le film de Sébastien Lifshitz, Adolescentes. Ensemble, nous avons exploré de nouvelles méthodes de tournage. Afin d’instaurer une forme de suspense dans le film, j’ai demandé à l’équipe d’expérimenter de nouveaux outils, au-delà des traditionnelles dollys, pour suivre les acteurs et actrices de manière plus libre.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre prochain film ?
Il s’agit de deux films de genre, présentés comme deux portraits mis côte à côte. Le premier est un conte fantastique qui suit un pianiste classique, incarné par François Civil, qui retourne dans sa ville natale de Lyon pour vivre une histoire d’amour impossible. À son retour, il est confronté à des hallucinations. Ce film laisse place à un second, de tonalité mélodramatique, qui se concentre sur le portrait de Nadia Tereszkiewicz.