Interview avec Roberto Minervini

© Arnaud Combe

Vous êtes principalement reconnu pour votre travail documentaire sur des communautés marginalisées des États-Unis. Qu’est-ce qui vous a incité à opérer ce saut temporel et à vous orienter vers une reconstitution de la guerre de Sécession ? 

Les Damnés a germé peu après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, un événement qui révélait l’image troublante d’une démocratie vacillante sous l’impulsion d’une frange masculiniste de la population. Mon intention était de remonter le cours de l’Histoire et d’établir une analogie entre la situation actuelle et cette guerre où les hommes luttaient physiquement pour l’avenir de l’Amérique. Si cette période est souvent perçue comme un moment d’unité, elle marque en réalité le point de départ de nos divisions. 

La cohésion n’est jamais réellement au cœur du film. Les Damnés repose sur l’idée que la guerre est avant tout une expérience de l’attente foncièrement individuelle. 

J’ai souhaité m’éloigner d’une vision de la guerre comme une entité massive et impersonnelle, une force qui dépasserait l’individu. Ce qui a motivé ma démarche, c’est la volonté de saisir une essence plus intime de ce phénomène et de mettre en lumière certains aspects personnels du parcours des combattants. Je voulais que le film rende compte de l’expérience de ceux qui se sont retrouvés dans un entre-deux, pris dans les limbes d’un conflit, en transition entre un système de valeurs conservateur et une société en mutation—des hommes qui, parfois, ignoraient même pourquoi ils se battaient. À cette époque, l’armée américaine comptait de nombreux soldats sans véritable compréhension de la cause qu’ils étaient censés défendre. 

Cet isolation transparaît également à travers le choix d’un cadrage serré et d’une focale spécifique, permettant de générer une profondeur de champ réduite et de recentrer l’attention sur les personnages. 

Les Damnés s’éloigne délibérément de l’imagerie caractéristique des grandes productions hollywoodiennes, notamment les westerns et les films de guerre, où dominent les vastes paysages américains. J’ai souhaité écarter ces références esthétiques du film. Ce qui subsiste, c’est avant tout l’expérience de la guerre, celle vécue par ces militaires. La guerre, c’est avant tout une mise en condition. Concernant les choix techniques, nous avons travaillé avec des focales fixes Canon télémétriques des années 1960, qui ont permis de renforcer le flou en périphérie de l’image. La majeure partie du film a ainsi été filmée avec une focale de 25 mm, en maintenant systématiquement une ouverture maximale pour de conserver une faible profondeur de champ. Lors de l’étalonnage, nous avons également travaillé à renforcer le flou de l’arrière-plan pour le rendre plus impénétrable et donner ce sentiment de cette incapacité à voir l’horizon.

© Les Films Losange

D’un point de vue formel, cette incursion dans la fiction avec Les Damnés n’est pas si surprenante. Votre travail documentaires repose sur une mise en scène particulièrement élaborée, qui tend constamment à faire basculer l’image vers la fiction. 

Depuis toujours, ma réflexion s’articule autour de la synergie entre ces deux langages cinématographiques. Je cherche à les entremêler de manière fluide et cohérente, afin qu’ils se répondent et s’enrichissent mutuellement. L’enjeu n’est pas d’opposer le documentaire et la fiction, mais plutôt d’explorer comment l’un peut nourrir l’autre et vice versa, sans qu’aucune démarcation stricte ne vienne cloisonner leur expression. Avec Les Damnés, j’ai adopté une approche qui conserve une dimension quasi documentaire. Le reenactment que je mets en place ne vise pas tant une reconstitution historique figée qu’une captation de l’expérience des personnages, comme si la caméra s’invitait dans leur quotidien, témoin d’un présent réinventé. Cette manière de procéder me permet d’ancrer le film dans une forme de réalisme brut, tout en interrogeant les codes mêmes du récit cinématographique 

Comment votre travail documentaire a t-il influencé votre manière de mettre en scène Les Damnés ? 

J’ai adopté une approche de tournage similaire à celle que j’applique dans mes documentaires. Je filme toujours chronologiquement et généralement le processus de montage le reflète. J’ai privilégié la caméra à l’épaule et des prises longues, presque ininterrompues. Cette fois-ci, étant donné que nous nous sommes davantage orientés vers la fiction et le genre, l’esthétique a quelque peu évolué. J’ai souhaité adopter une approche plus discrète, privilégiant des mouvements de caméra subtils et une stabilité accrue. Cela a nécessité une grande rigueur, d’autant plus que les conditions météorologiques difficiles ont rendu l’expérience physiquement éprouvante.

Vous avez laissé une grande part à l’improvisation ?  

Oui, c’est une partie centrale dans l’élaboration du film. J’ai travaillé avec un groupe d’acteurs non professionnels qui ont été force de proposition. Le résultat obtenu se situe à la croisée de deux dimensions : d’une part, il s’agît de la mise en scène d’un moment révolu de l’histoire américaine ; d’autre part, il se transforme en un document vivant, offrant un regard contemporain sur des Américains qui, à travers leurs réflexions, interrogent et redéfinissent le processus de construction de leur nation. En ce qui concerne le scénario, je n’ai pas écrit une seule ligne. La seule chose que je savais c’était la manière dont la structure allait se construire et évoluer au fil du tournage. De nombreuses décisions ont été prises sur le tournage, en fonction des besoins du récit et des dynamiques qui se mettaient en place sur le terrain avec les acteurs. Par exemple, l’idée d’envoyer quatre hommes en éclaireurs, seuls et livrés à eux-mêmes, puis de les retrouver deux heures plus tard à un autre endroit, a été décidée la veille du tournage. 

En mettant l’accent sur l’attente et l’ennui, votre film se distingue des représentations spectaculaires des films de guerre. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette approche ? 

La spectacularisation de la guerre est problématique politiquement. L’héritage culturelle du film de guerre est un sujet controversé. Mon objectif était de réaliser un film qui s’inscrive dans le genre de la guerre, tout en remettant en question certains de ses préceptes les plus enracinés. Je souhaitais renverser ces récits trop souvent dominés par des schémas « machiavéliques », où le bien s’oppose au mal, et où l’éradication du mal devient la justification ultime de la guerre. Ces films, qui privilégient l’idée qu’une cause juste légitime le meurtre, véhiculent des images d’héroïsme, de martyres et d’une hypermasculinité toxique, ne font que déshumaniser le conflit. L’idée était donc de déconstruire ces représentations héroïques, de faire basculer le regard vers un autre aspect de la guerre, moins glorifié, plus intime, plus humain.

En allant à rebours de la représentation habituelle de la guerre dans les films, avez-vous rencontré des contraintes de production et de financement ?  

Oui, le processus a été extrêmement complexe. Bien que ma notoriété et ma reconnaissance dans le milieu cinématographique me permettent de financer mes films, cela reste une entreprise difficile. Aborder un genre aussi codifié, dans le but de subvertir ses tropes classiques, a été un défi de taille. Pour moi, ma démarche cinématographique s’inscrit dans un désir profond de déconstruire les discours préétablis et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Cependant, cela demeure un travail éprouvant, surtout dans une industrie cinématographique aussi sclérosée que celle des États-Unis. Lutter contre ces conventions et faire entendre une vision radicalement différente nécessite de surmonter de nombreuses résistances, tant sur le plan créatif que financier.  

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