
Cette année 2025 marque le quatre-vingtième anniversaire de la libération des camps de la mort. À mesure que le temps nous éloigne des événements tragiques qui secouèrent l’Europe à la fin de la première moitié du XXe siècle, le cinéma est plus que jamais traversé par la nécessité d’imager cette page de l’Histoire comme une mémoire vivante, incarnée. L’an passé, La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer s’interrogeait déjà sur la muséification qui guette la Shoah et, présentement, The Brutalist de Brady Corbet évoque à sa manière le besoin impérieux pour les survivant·es de transmettre leur vécu aux générations futures. Second long-métrage de Jesse Eisenberg, A Real Pain emprunterait presque le chemin inverse, en confrontant des personnages déracinés, à la recherche d’une épiphanie concernant leurs origines juives, à cette période sombre du grand récit de l’humanité.
Chronique douce-amère du périple polonais de deux cousins juifs américains sur les traces de leur grand-mère rescapée des camps, le film s’empare de ces questionnements sur la postérité de l’holocauste en nous catapultant dans un voyage de groupe organisé. En compagnie d’autres touristes américain·es, David (Jesse Eisenberg) et Benji (Kieran Culkin) vont en réalité se confronter au poids d’un héritage – celui des descendant·es de survivant·es – et à la culpabilité qui souvent l’accompagne. Un sujet éminemment intime pour Eisenberg qui raconte en avoir eu l’idée lors d’un séjour en Pologne, dont sa tante est originaire, et que le cinéaste habite avec une mélancolie profonde. Son personnage, que l’on devine proche de lui et qui a tout pour être heureux (un toit, une famille, un travail), est contraint d’accueillir cette douleur transgénérationnelle qu’il n’a pas choisie et dont il ne sait que faire.
Face à Jesse Eisenberg, dont le jeu déroule l’habituelle partition de nerd névrosé au débit saccadé, rigide et mal à l’aise, Kieran Culkin compose un personnage tout en souplesse apparente, fluide et impulsif, agent du chaos toujours prêt à dynamiter la quiétude programmatique de ce circuit touristique froid et balisé. Dans la plus pure tradition des comédies de contraires, ce second long-métrage de l’acteur-réalisateur se pose avant tout comme une étude de caractères, habilement conduite par le biais d’une mise en scène discrète et élégante qui érige le plan large en figure centrale. Le cinéaste les utilise de manière récurrente pour filmer ces deux personnages comme des corps étrangers péniblement inscrits dans un territoire inconnu, et ausculter ainsi leurs réactions physiques, diamétralement opposées.
La mise en scène est en effet, à plusieurs reprises, le théâtre d’une lutte de pouvoir entre David, personnage qui, rappelons-le, est incarné par le réalisateur, et Benji, dont la spontanéité et la fraîcheur contaminent progressivement le reste du groupe jusqu’à imposer complètement son rythme et sa direction au récit. Ainsi d’une scène de recueillement dans laquelle le jeune homme insiste pour être photographié devant un monument aux morts appelant d’ordinaire à la dignité : suscitant bien vite l’enthousiasme de ses camarades qui le rejoignent dans le champ, son geste oblige alors Eisenberg, laissé seul dans le contrechamp, à braquer sa caméra sur lui, lui déléguant symboliquement sa casquette de metteur en scène. Une tension progressivement mise à mal par le scénario, dont les révélations sur le passé des deux cousins viendront rebattre les cartes de leur paysage psychologique respectif, sans pour autant asséner une vérité qui viendrait signer la résolution de leur quête existentielle. Par un effet de boucle, la fin du film nous laisse là où nous l’avions démarré, sans que rien ne semble avoir changé, avec cependant une certitude : le vrai chagrin, la vraie douleur, est à la portée de n’importe qui.
A Real Pain / De Jesse Eisenberg / Avec Jesse Eisenberg, Kieran Culkin, Will Sharpe / U. S. A. / 1h29 / Sortie le 26 février 2025.