Queer

Actuellement au cinéma

© Pan Distribution

“I’m not queer. I’m disembodied.” À bien des égards, la maxime répétée par Lee et Allerton, protagonistes de Queer, s’applique autant à une certaine idée de leur sexualité qu’à un projet d’introspection pour le cinéma de Luca Guadagnino et son formalisme (souvent) creux. Au désir idyllique conté par André Aciman (Call Me by Your Name) succède désormais celui de William S. Burroughs, terre d’un profond mal-être.

Retournant sur le sol italien de la Cinecittà, servant de reconstitution pour le Mexico de 1950, Queer pourrait aisément confirmer l’enfermement du cinéaste dans sa forme décorative. De ce retour au studio, étrange alliage entre l’expressionnisme déluré de Fassbinder et un climat néo-colonialiste à la Josef Von Sternberg, naît pourtant une énergie vitale. Guadagnino s’autorise enfin à allier au détail intime — le mouvement timide d’une main, deux jambes qui s’entrelacent, du sperme essuyé sur une serviette — un détail plus vaste et collectif — le combat de coqs au coin d’une rue, les bars grouillant à la nuit tombée —, transcendant ainsi l’imagerie figée des cartes postales jusqu’alors filmées.

Si inertie il y a, elle résiderait alors chez les deux protagonistes, Lee et Allerton, non pas dans une absence d’activité, mais dans leur impossibilité de modifier leur trajectoire. Lee est un “pervers”, comme il se plait lui-même à dire, jouant de son extraversion et de ses incessants monologues pour cacher son mal-être, tandis qu’Allerton est une créature de rêve, presque onirique par sa beauté et son mutisme. Deux trajectoires parallèles pour une problématique semblable — un certain rejet de leur homosexualité — et un croisement impossible. La beauté du film tient alors dans la tangibilité de ses corps et dans leur dialectique complexe, partagée entre le désir projeté par Lee sur son compagnon et la réalité contradictoire de cette relation.

L’aphasie générale du récit, qui simule une échappée vers le film d’aventures ou le trip psychologique avant de toujours retomber dans sa détresse amoureuse, contraint progressivement la mise en scène de Guadagnino à limiter ses effets. Si son incapacité à jongler avec différents régimes d’image, en particulier dans certaines séquences oniriques assez faibles, demeure perceptible, le cinéaste sabote délibérément ses propres penchants publicitaires, les multipliant pour mieux les vider de leur substance. À la rencontre amoureuse sur Come as You Are, découpage attendu du coup de foudre, succède plus tard la prise d’héroïne sur fond de Leave Me Alone, plan-séquence léthargique uniquement rythmé par l’immobilité malade de son anti-héros. Si Queer émeut, c’est justement parce que son formalisme épouse la trajectoire de William Lee, en s’abandonnant peu à peu à la fragilité — celle d’un plan qui s’étire au-delà du nécessaire ou d’un corps trop affaibli pour oublier l’amour.

Queer / de Luca Guadagnino / Avec Daniel Craig, Drew Starkey, Lesley Manville, Jason Schwartzman, Henrique Zaga / Italie, États-Unis / 2h15 / Sortie le 26 février 2025.

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