Baby

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Baby aurait de quoi horripiler. Ses plans urbains, déambulatoires, dans une Sao Paulo décrépie, ses couleurs pétulantes et sa mélancolie vague peinent à le débarrasser, dans notre esprit, des références qui le recouvrent. Certains films témoignent moins d’un regard que d’une filmographie. Quand toutefois cette filmographie, soit les référents filmiques, traduit un rapport au monde, on dit le film postmoderne. Quand la filmographie manque de se réfléchir, on le dit maniériste. Force est de constater que Baby porte un peu de maniérisme en lui.

Revendiqué parmi les modèles du réalisateur Marcelo Caetano, des traits d’Almodovar nous frappent, autant que ceux de Wong Kar-waï : Wong Kar-waï, notamment Happy Together, dans ces étreintes doucement brûlantes, fiévreusement délicates, les fuites et les heurts amoureux ; Almodovar, dans cet attrait pour les franges LGBT+ et la chaleur chromatique, toujours – à tel point qu’on ose presque se demander depuis quand univers queer et homosexuel n’ont pas rimé formellement avec outrances colorées. Sur cet arrière-plan donc, glisse la trajectoire de l’éphèbe Wellington, tout frais mais pas si innocent, contraint d’errer dans la ville, désœuvré, sans famille, à sa sortie d’un centre de détention pour mineurs. Le jeune homme, bouche gourmande, corps gracile, rencontre dans un cinéma pornographique le beau Ronaldo, regard ténébreux, corps plus mûr et puissant, escort boy récurrent et dealer occasionnel.

Ce qui aurait pu strictement s’appréhender comme une plongée naturaliste dans les conditions d’existence des minorités sexuelles et de genre, mais aussi ethniques, dans le Brésil d’aujourd’hui, s’avère ainsi davantage une histoire d’amour et initiatique aux frémissements amuïs par une mise en scène qui pèche un peu par souci de joliesse. Laquelle nous riverait au seuil du film, si son montage comme son scénario manquaient, eux, de s’appliquer à nous désorienter. Ce sont les ellipses, les mouvements et les bifurcations consubstantielles à ce couple, que certains douaniers moraux réprouveraient d’emblée (l’un a dix-huit ans à peine, l’autre est quadragénaire), qui happent notre attention. Pour le moins tumultueuse, la relation de Ronaldo et Baby – car c’est le nom dont s’affuble malicieusement Wellington – n’en laisse aucun indemne.

Quand Ronaldo semble utiliser Wellington, Wellington s’en va chercher l’affection d’un autre, plus fortuné qui plus est. Si Ronaldo se montre étouffant, Wellington paraît se dérober sans cesse. La liaison s’éprouve alors singulièrement par d’impromptues déliaisons, au lieu d’un langage amoureux ordinaire, univoque : on n’entendra pas un je t’aime. Traduisant un nœud d’incompréhensions entre deux générations, distinctes autant dans l’expression de leur sexualité que de leur identité, cette forme elliptique révèle bien conjointement la condition erratique de laissés pour compte, déterminés à s’épanouir librement.

Sous les couches maniéristes, le geste de Caetano trouve alors un halo de fraîcheur par sa tentative d’enfiévrer l’écriture filmique. Dernier coup pour nous en convaincre : dans l’épilogue, au fond d’un bus, motif encore du mouvement, Ronaldo découvre une large cicatrice, en écho à celles de Wellington dévoilées plus tôt, stigmates de sévices à caractère – on le déduit – homophobe. Simple et beau revirement : l’initiation ne fut pas celle de celui qu’on croit.

Baby / de Marcelo Caetano / João Pedro Mariano, Ricardo Teodoro, Ana Flavia Cavalcanti, Bruna Linzmeyer / 1h47 min / Brésil / Sortie le 19 mars 2025.

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