
Dans les années SIDA, Alpha est une jeune adolescente en pleine crise, fille d’une infirmière gentille mais parfois trop protectrice et nièce d’un oncle addict mais parfois rigolo. Voilà à peu près le nouveau film de Julia Ducournau résumé et l’évolution des personnages synthétisée. Une tâche, on l’avouera, peu complexe étant donné qu’Alpha ne fait que du sur-place.
Comme les personnages, l’intrigue est survolée : la maladie, l’addiction, l’adolescence ou la maternité ; aucun de ces thèmes n’est réellement traité. Loin d’avoir un point de vue ou un regard pertinent sur le propos qu’elle souhaite mettre en scène, Julia Ducournau l’utilise comme prétexte à une esthétique de comptoir. La cinéaste décide de faire du SIDA une maladie qui transforme le corps des patients en marbre. Mais elle veut aussi montrer les superstitions qui l’entourent, ici le « Vent Rouge ». La cinéaste continue de poser des personnages, d’énoncer des retournements narratifs et de piocher dans des concepts esthétiques qu’elle n’approfondira jamais. Pourquoi le marbre ? On ne sait pas. Pourquoi le « Vent Rouge » ? On n’en sait rien. Pourquoi les deux ensemble ? On se le demande bien. Ce qui manque cruellement à Alpha, c’est du sens, de la cohérence ; soit tout simplement une raison d’être.
Comme on commençait à le percevoir dans Titane, Alpha ne révèle plus tellement du cinéma mais plutôt d’un film à GIF. Il exploite des courtes images animées, ré-utilisables sur les réseaux et pour les bandes-annonces : un jeu de pointillé sur le bras d’un drogué, une piscine qui se vide, un plafond qui s’abaisse sur la protagoniste, une larme de sang qui coule… Julia Ducournau est tellement fière de certaines de ces images que lorsqu’on les voit apparaître, c’est comme si la voix de la cinéaste nous questionnait à travers l’écran « Alors ? Alors ? ». Or faire film sur le SIDA et se trouver vraiment trop fortiche de réussir à transformer son absence de propos en quelques images tapageuses relève de l’indécence.
Dans Alpha, tout est mis en œuvre pour éviter le sujet, retourner la question : la cinéaste ne va jamais au bout de ses scènes (on risquerait d’y voir quelque chose), et monte son film à la truelle. Au lieu de laisser les personnages s’exprimer par le dialogue ou le jeu (on risquerait d’apprendre quelque chose), elle raconte et appuie leurs états émotionnels avec une bande-son omniprésente. Pour cacher sa vanité, Alpha n’a recours qu’au grotesque.
Et si on ne sentait pas une telle prétention s’en dégager, on pourrait presque croire que Ducournau réalise contre son film. Qu’elle fait tout pour le broyer, l’empêcher d’exister. Et ça, contrairement à tout le reste, elle y arrive très bien.
Alpha / Julia Ducournau / Avec Tahar Rahim, Golshifteh Farahani, Mélissa Boros / 2h08 / France / Festival de Cannes 2025 – Compétition Officielle.
Oh, là là ! Quel dommage !
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