Cloud

Actuellement au cinéma

© Art House Films

« Me voilà donc aux portes de l’enfer », marmonne Yoshii dans l’habitacle de la voiture, alors qu’elle s’avance doucement vers un arrière-plan apocalyptique. L’épilogue de Cloud, qui n’est pas sans rappeler celui de Kaïro vingt-quatre ans plus tôt, est trompeur : il semble conclure, comme son prédécesseur, le récit d’une descente progressive vers les limbes. Or, si une chose a bien changé entre le Kurosawa nouveau et celui du début du siècle, c’est que l’enfer n’est plus ici la ligne d’arrivée, mais son point de départ.

Cloud se pare pourtant d’illusions pour dissimuler son purgatoire sous une fausse banalité quotidienne. Son hangar inaugural — dans lequel Yoshii, anti-héros et revendeur en ligne, rachète pour une somme dérisoire des machines thérapeutiques à un couple d’ouvriers en faillite — annonce déjà la teneur du monde filmé par l’auteur, un monde où le rapport humain se désincarne au profit de l’échange marchand. Yoshii, autrement appelé Ratel par son identité numérique, n’est pas si éloigné des fantômes de Kaïro : une ombre à peine humaine, maintenue en vie par la lueur de son ordinateur — outil de travail autant que respirateur artificiel — et par les résidus d’interactions amicales ou amoureuses, artificielles elles aussi.

Autrefois insondable, le Mal a désormais pris corps dans les outils numériques qui peuplent ce monde — l’ordinateur de Yoshii ou les réseaux de discussion du darknet — mais il reste paradoxalement abstrait. À l’instar des récents Linceuls, le thriller paranoïaque s’exacerbe et tend vers l’abstraction en se confrontant à ces flux numériques. La confusion est d’autant plus grande que la paranoïa ne semble jamais, dans la première moitié du film, prendre figure humaine. À ce protagoniste fantomatique s’oppose donc une menace également immatérielle.

L’entrée en scène des corps ennemis, qui marque une rupture à mi-récit, est alors aussi surprenante que nécessaire, à la fois pour le film et pour son protagoniste, tous deux menaçant de quitter définitivement le réel. En basculant dans l’actionner brutal – variation sur le final de Dirty Harry conjuguée à la froideur clinique du cinéaste – la matière reprend ses droits. Vacarme des coups de feu, impacts des balles sur le métal ou les corps, environnement qui se désagrège au fil de l’action : cette violence réintroduit le réel, en se déployant à la fois comme la conséquence radicale de la violence systémique maniée par Ratel et comme un dévoilement brutal de la fausseté des rapports humains subsistants.

Quand bien même le meurtre pourrait, paradoxalement, redonner à Yoshii un semblant d’humanité en le confrontant à une horreur bien concrète, le Cloud a d’ores et déjà triomphé, enterrant définitivement les fausses attaches qui l’empêchaient jusque-là de devenir l’homme prototype du XXIe siècle : un monstre au service du capital et du numérique, pleinement consacré à gagner de l’argent.

Cloud / de Kiyoshi Kurosawa / Avec Masaki Suda, Kotone Furukawa, Daiken Okudaira, Amane Okayama, YosiYosi Arakawa / 2h03 / Japon / Au cinéma le 4 juin 2025

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