La « Teenage Apocalypse Trilogy » de Gregg Araki, ou quand l’amour et la communauté ne suffisent pas

Actuellement au cinéma – ressortie

© Capricci

On espère depuis longtemps que Gregg Araki délaisse un peu la réalisation d’épisodes de séries (Dahmer, Riverdale, 13 Reasons Why…) pour se remettre au cinéma. C’est qu’il y a plus de dix ans depuis son dernier long métrage, White Bird in a Blizzard (2014) – qui avait par ailleurs reçu un accueil mitigé. Dans l’attente de I Want Your Sex (avec Olivia Wilde et Charli xcx), toujours sans date de sortie, on peut se replonger dans les débuts du réalisateur pionnier de la Queer New Wave : le 17 septembre, la « Teenage Apocalypse Trilogy », compose de Totally F***ed Up (1993), The Doom Generation (1995) et Nowhere (1997), s’offre une ressortie en salle.

Bien qu’indépendants narrativement, les trois films ont en commun un lieu, Los Angeles, et une époque, les années 1990. C’est sans compter les acteur.rice.s que l’on retrouve de film en film, de la muse d’Araki, James Duval, à l’encore méconnue Rose McGowan. Mais ce qui constitue une trilogie, ce qui traverse les trois films et les soude, c’est le sentiment que dans le monde vécu par les personnages d’Araki, l’amour et la communauté ne suffisent pas à vaincre la violence et la mort.

La fin du monde est proche

La « Teenage Apocalypse » présente un monde étasunien ravagé par un consumérisme poussé à l’extrême (ou du moins ce à quoi ressemblait l’extrême dans les années 1990). Le capitalisme a infiltré chaque micro-couche de la société, aucune échappatoire n’est possible. C’est ce que reflète l’esthétique « MTV » caractéristique des films : décors intérieurs artificiels, larges aplats de couleurs vives, costumes élaborés… Une expérience visuelle quasi orgiaque est offerte au spectateur, parfois jusqu’au dégoût, comme quand la caméra s’attarde sur les nourritures industrielles nappées de fromage fluo consommées dans The Doom Generation. L’arène de Los Angeles, ses excès, son ciel bleu criard, ses immenses espaces où les personnages se perdent, ancrent géographiquement le propos. Le lieu de tous les possibles devient un lieu de perdition. LA, c’est partout et nulle part à la fois.

Si les influences visuelles de la culture pop sont indéniables au sein de la trilogie, elles y sont aussi remises en question. L’assimilation capitaliste et ses conséquences dirigent grandement le devenir des personnages d’Araki. Dans Totally F***ed Up, les personnages, tous.tes gay, bi ou lesbiennes, se plaignent à plusieurs reprise de la forme adoptée par la communauté queer, à laquelle iels ne se sentent pas appartenir. Les éléments contestataires de celle-ci, vestimentaires, festifs, passés à la moulinette du consumérisme, sont devenus des caractéristiques superficielles. Le personnage de Tom, notamment, déteste tous ce que les hommes gays sont sensés aimer : la musique disco, Joan Crawford, les drag shows… Ses propos, prononcés d’un air frondeur, sont révélateurs d’un anxiété latente, celle d’être exclu d’une communauté qui devait être un espace de sécurité, d’épanouissement et de contestation politique. De la politique, il ne reste rien que les signes absorbés par le capital, décorrélés de leurs signifiants (dans The Doom Generation, les dégaines punk et queer des trois personnages sont assimilées par les médias à un simple effet de mode présent dans la population jeune). Quant à l’épanouissement, il est à trouver ailleurs ; mais où ?

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L’homophobie comme fléau mortifère

Le SIDA est omniprésent dans la filmographie d’Araki. Dans The Living End (1992), les deux personnages principaux sont séropositifs et s’engagent, désespérés, dans un road-trip meurtrier. Dans la trilogie, l’épidémie s’immisce dans la narration de manière plus ou moins spectrale. Totally F***ed Up en fait un sujet explicite : tout un segment du film, divisé en quinze vignettes, est consacré au « safe sex » et au rapport que les personnages entretiennent à leur propre sexualité dans le contexte de l’épidémie. Tom, qui ne se protège pas, pense avoir attrapé le SIDA. Andy, comme Jordan dans The Doom Génération (tous deux incarnés par James Duval), a peur d’engager une activité sexuelle quelconque.

Si dans Nowhere, où le SIDA n’est que métaphorique, un alien d’apparence reptilienne décime sans différenciation filles et garçons, hétéros et homos, à l’aide d’un pistolet laser, le constat n’en reste pas moins le suivant : la gestion de l’épidémie de SIDA et l’homophobie sont deux faces d’une même pièce. Dans Nowhere, les couples d’hétérosexuels s’adonnent à des parties de jambe en l’air endiablées et filmées très explicitement. Les autres ne peuvent pas s’offrir le même luxe. Pour Dark (James Duval, encore) notamment, le sexe est presque toujours interrompu. Quand il ne l’est pas, il n’est pas montré. Et quand on croit que lui et Montgomery, son béguin depuis le début du film, vont enfin pouvoir consommer leur relation après s’être avoué leurs sentiments, ce dernier est pris de convulsions avant d’exploser littéralement pour laisser place à un énorme insecte. Dans la même veine, c’est quand Jordan et X (The Doom Generation) franchissent pour la première fois le pas et couchent ensemble qu’ils sont attaqués par une horde de nazillons homophobes et patriotes, laissant X grièvement blessé et Jordan mort.

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À monde violent, réponse violente

Après avoir été abreuvé tout au long de Totally F***ed Up d’articles de journaux reportant le suicide de jeunes homosexuels, après avoir vu un de ses amis subir les coups d’une bande d’homophobes, Andy cède au désespoir. Quand aucun de ses ami.e.s ne répond à ses coups de téléphone, il se donne la mort. Il est difficile de ne pas lier ce geste à l’affiche placardée dans sa chambre, sans doute par une ironie rebelle, qui clame : « AIDS — Plague from God » et « Christ Will Return ». La communauté, fragilisée et souvent faillible, et l’amour, du même acabit, n’ont pas suffi à s’ériger en barrières protectrices face à la violence de ce nationalisme-capitaliste-homophobe-sexiste et ses racines catholiques qui infiltrent toutes les couches de la société. Araki n’hésite d’ailleurs pas à qualifier l’attitude gouvernementale par rapport au SIDA de « génocidaire » à travers les propos du personnage de Michele (Totally F***ed Up).

L’ironie et la distance humoristique ne suffisent pas non plus à se protéger : dans Nowhere, Egg rit à gorge déployée face à un flash publicitaire religieux. Néanmoins, c’est suite à un énième visionnage de ce dernier qu’elle, traumatisée par un viol, et Bart, accro à la dope et délaissé par ses parents, se donnent simultanément la mort. C’est un dieu mort au cadavre perverti par la religion qui habite la trilogie (dans The Doom Generation, Amy est violée avec une statuette de la Vierge). Il n’y a plus de solution, plus d’espoir, rien que de la violence et un grand cri dans le vide, matérialisé par le « God Help Me » affiché derrière Montgomery à sa première apparition dans Nowhere.

On en revient à la question : où s’épanouir, et comment ? Dans un monde régi par la violence, il semble que celle-ci soit la seule réponse possible. The Doom Generation est sans doute l’exemple le plus prégnant. On comprend d’abord le personnage de X, hyper-sexuel, brutal et malpoli, comme une incarnation du Mal. Mais le diable est ailleurs : dans les 6,66$ des prix des magasins, dans la tête décapitée toujours vivante d’un commerçant qui menace de tirer sur les clients qui ne payent pas, dans la folie meurtrière de tous les personnages qui croient reconnaître en Amy une femme les ayant délaissés et veulent se venger. X tue des flics, des raclures homophobes et sexistes. X sauve Jordan et Amy a plusieurs reprises. L’ange déchu n’en est pas un, malgré les apparences : c’est un ange gardien. La violence des personnages n’est pas cautionnée, elle n’a pas à l’être : elle est toujours justifiée, parce que jamais contingente. Dans ce paysage apocalyptique où chaque geste est porteur de destruction, il s’agit simplement de se défendre en essayant de ne pas s’auto-détruire.

« Teenage Apocalypse Trilogy », Gregg Araki : Totally F***ed Up (1993), The Doom Generation (1995), Nowhere (1997) – Ressortie le 17 septembre

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