Le cri des gardes

San Sebastian International Film Festival 2025

© Les films du Losange

Dans Le cri des gardes, Claire Denis adapte le Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Les quelques idées formelles que la cinéaste propose relèvent d’avantage de la scénographie que de la mise en scène. Si le théâtre de Koltès est éprouvant, Le cri des gardes l’est aussi, mais dans un autre registre. 

Là où Koltès est harassant, Le cri des gardes est fastidieux. Le théâtre permet un double huis-clos : premièrement, les acteurs quittent rarement le plateau, deuxièmement, le dramaturge met en place un enfermement verbal. Une fois que la première phrase est prononcée, les personnages sont prisonniers du dialogue.   

Chez Koltès, chaque interaction donne lieu à une transaction : elles sont verbales, physiques, lyriques, mystiques et, bien sûr, monétaires. Dans l’adaptation de Claire Denis, on perçoit naturellement cette idée mais nous n’atteignons jamais sa cristallisation. Le paroxysme de la structure théâtrale est ici amoindrie, voire contournée, par les procédés cinématographiques. Le montage de Claire Denis, notamment l’alternance qu’il permet entre les deux intrigues parallèles, offre au spectateur des temps de respiration, des ruptures de rythme. Résultat : jamais l’on n’accède à ce point de non retour dans le dialogue et dans la transaction ; il nous apparait plutôt comme un éternel recommencement. Evidemment, le dramaturge joue lui aussi sur ce ré-engagement du dialogue, sur l’auto-justification permanente des personnages. Comme un dialogue de sourds, les phrases tournent en rond. Mais au lieu d’ajouter à l’absurdité de la discussion, à l’impossibilité de la compréhension – deux outils textuels pour dénoncer l’inhumanité des personnages – le film se détache sans cesse de ces enjeux pour d’autres horizons narratifs et visuels plus larges, trop vastes. 

Ce qui pêche dans le film de Claire Denis, c’est finalement le manque de constance. On aurait aimé le dialogue mené avec plus d’aplomb, sans issue de secours. Non seulement le montage vient contrecarrer la nature imperturbable du texte mais les inégalités de jeu parmi les comédiens y participent aussi. Si l’ambiguïté se construit facilement entre Tom Blyth et Mia McKenna-Bruce, Isaach de Bankolé fait son possible face à un Matt Dillon qui cabotine trop.

L’esthétique, elle aussi, aurait bénéficié de plus d’homogénéité. Les différents supports et registres d’images confèrent au film un aspect trop bancal pour pouvoir se concilier avec l’implacable cheminement que devrait suivre son propos. 

Le cri des gardes n’a aucune ligne directrice claire, pas d’identité formelle réelle. Claire Denis aurait pu filmer les mots qui se perdent dans l’obscurité, les phrases qui rebondissent sur ce grillage entre les deux protagonistes, en conservant leurs corps stoïques, dans un espace indéterminé. Ou bien, au contraire, utiliser Koltès comme prétexte pour créer des espaces purement cinématographiques, montrant ainsi les corps pris entre ces deux lieux : le dedans et le dehors. Le premier, prôné comme sanctuaire, s’avérant finalement terreau fertile de la violence. On ne reproche certainement pas à Claire Denis de s’être éloignée du matériau originel mais de ne pas l’avoir transcendé et, pire encore, de l’avoir appauvri.

L’absence de choix de la cinéaste laisse le spectateur dans un état passif. Puisque rien ne nous est réellement proposé, à quoi pourrait-on bien adhérer ?

Le cri des gardes / Claire Denis / Avec Tom Blyth, Mia McKenna-Bruce, Isaach de Bankolé et Matt Dillon / France-Sénégal / 1h49 / San Sebastian International Film Festival 2025 / Au cinéma le 18 février 2026.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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