Los años nuevos

Disponible sur Arte

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La raison principalement citée pour expliquer la réussite de Los años nuevos est son réalisme. Mais comment cela se manifeste-t-il dans la série de Rodrigo Sorogoyen ?

En littérature, le réalisme se définit par l’observation des choses, de toutes choses. Les écrivains ne cherchent pas à expliquer, analyser ou justifier mais simplement à décrire. Or à quoi reconnait-on un passage descriptif particulièrement minutieux ? À sa longueur.  Dans Los años nuevos, l’équivalent se traduit par une recherche marquée sur le temps. Cette donnée s’applique à trois différents niveaux de la série : structure et écriture, mise en scène et discours.

Jour de l’an ; un jour par an.

La structure de la série de Sorogoyen (co-écrite avec Sara Cano et Paula Fabra) répond à un cadre extrêmement précis : un jour par an, sur dix ans. Le choix du réveillon / jour de l’an n’est évidemment pas anodin. Pour les couples, l’organisation de cette soirée se présente sous la forme d’un dilemme : à deux ou à plusieurs. Et se décline ensuite : entre amis ou avec la famille. Los años nuevos explore toutes les configurations possibles. Cette occasion permet à la série de confronter ses protagonistes à d’autres personnages. Elle ouvre ainsi l’intrigue à quatre possibilités : les scènes de groupes harmonieuses ou bien les conflits collectifs ; la connivence dans un environnement hostile ou le ressentiment silencieux et ciblé. Los años nuevos ajoute une donnée supplémentaire en réunissant le réveillon et les anniversaires de ses protagonistes, doublant ainsi les injonctions qui y sont liées. Le soir du réveillon, le couple doit se montrer sous son meilleur jour auprès des autres ; et le jour de l’anniversaire, ils doivent réussir à faire plaisir à l’autre au sein du couple.

Le réveillon se situe à la croisée de deux années, de deux temporalités. C’est un moment qui joint souvent regrets et désirs. Si l’on souhaite quelque chose, c’est aussi que l’on redoute son contraire. Finement, dans les dialogues comme dans les silences, les spectateurs peuvent entendre un résumé de l’année passée et les prémices de celle qui arrive. En retrouvant nos personnages à cette date clef, c’est finalement comme si on ne les avait jamais quittés. 

Montage interdit.

Comment le temps se retranscrit-il dans la mise en scène ? On parlera de durée. Le réalisme de ce que nous voyons ne tient pas tant aux dialogues ou aux situations qui nous sont montrées mais à la façons dont elles sont filmées. Dans de nombreux films, notamment les comédies romantiques, le montage se plie à la tonalité : si les personnages sont heureux, les scènes joyeuses s’enchaineront ; si le couple se sépare, les plans sur les tristes amants s’alterneront. Mais dans la vie, on ne peut pas « couper ». Si l’on sent la conversation déraper, on dérape avec elle. Dans Los años nuevos, le montage n’offre aucune échappatoire. Et l’inverse est vrai aussi : lorsqu’un beau moment prend fin, il n’est pas isolé et encadré ; le temps poursuit son cours et, peut-être, des événements moins sereins viendront amoindrir son souvenir. Dans Sweetie (Jane Campion, 1989) une voyante annonçait à la jeune protagoniste que l’amour c’était du « sexe et du courage ». Quelques années plus tard, Los años nuevos lui donne sûrement raison. L’amour se vit, certes, mais il s’endure, aussi. 

Et c’est exactement pourquoi Rodrigo Sorogoyen laisse durer les séquences : pour que les enjeux se concrétisent, pour que les émotions changent, pour que les corps (s’)abandonnent. Dans ce croisement – entre la durée imperturbable de ce qui montre et les états inconstants de ce qui est vu – réside le vrai. C’est en laissant tourner sa caméra que Sorogoyen prend le risque de capter la réalité.

Le sens du timing.

L’idée que Los años nuevos déploie finalement avec ces allers-retours sentimentaux et sexuels entre Ana et Oscar est que le temps est relatif, personnel. Le concept de « timing » y est omniprésent. En amour, tout est affaire de temps. Du temps qu’Ana et Oscar ont à s’accorder, chacun, ou un autre temps dans lequel ils doivent pouvoir se projeter, ensemble. Dix ans après, Ana se demande pourquoi ils se sont séparés ; Oscar lui répond qu’elle avait « cessé de l’aimer ». Le temps s’offre ou s’épargne.

Et si la série de Sorogoyen est animée par une durée parée à toute éventualité, on y croise aussi les signes d’un destin qui se joue parfois des règles de la réalité pour créer sa propre temporalité. Une temporalité dans laquelle les chemins d’Ana et d’Oscar ne cesseront jamais de se croiser. Un juste milieu parfait.

Los años nuevos / de Rodrigo Sorogoyen, Sara Cano et Paula Fabra / Avec Iria del Rio et Francesco Carril / 1 saison / 10 épisodes / Espagne / 2024 /Disponible sur Arte tv.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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