Hamlet

Théâtre de l’Odéon

© Jan Versweyveld

Comme à son habitude, Ivo Van Hove a privé le plateau de tout ce qui le rendait plein. Il redessine une scène sur la scène et en laisse voir les contours, béants. Chez Van Hove, la théatralité a quelque chose de verticale : exit les décors modulaires qui se déplacent d’un côté à l’autre de la scène, mais place aux éléments qui lui coulent dessus (l’eau dans Vu du pont, 2015) ou qui sortent de son sol (la boue dans Electre / Oreste, 2019). Dans Hamlet, même les rideaux qui bordent le plateau ne se séparent pas horizontalement, ils tombent ou sont arrachés du plafond. 

Ce mouvement ascendant ou descendant s’associe chez Van Hove à des personnages qui font face à une forme de fatalité, aux prises avec leur destin et, de fait, s’applique parfaitement à Hamlet. La fumée ne vient pas des bords du plateau mais de son centre, comme si les personnages étaient situés directement au dessus d’un enfer brûlant. L’apparition du spectre (Guillaume Gallienne) se fait elle aussi par le sol : il rampe. Van Hove n’hésite pas à piocher dans un registre horrifique et dans une imagerie qu’on associerait volontiers au cinéma de genre (les représentations de morts-vivants, notamment). Des images, Hamlet en est rempli, parfois trop. On regrettera par exemple la présence factice et facile d’un écran sur lequel sont projetés des mots de la pièce – technique trop récurrente dans le théâtre contemporain pour surligner des éléments de l’intrigue sans jamais réellement les incarner par le médium filmique.

Mais ce qui frappe avant tout dans cette nouvelle mise en scène avec la troupe de la Comédie-Française est la trajectoire du protagoniste. L’interprétation d’Hamlet peut aller dans deux sens, finalement radicalement opposés : le premier est celui d’une projection vers l’intérieur – il se renferme dans sa folie – et le second, d’une projection vers l’extérieur – il se montre de plus en plus virulent avec ceux qui l’entourent. Van Hove et Christophe Montenez choisissent cette dernière. Leur Hamlet est l’histoire d’une radicalisation. Une radicalisation politique, familiale et sexuelle. 

Or la radicalisation vient généralement d’une difficulté à exister auprès de soi-même et/ou des autres. Ici, se trouve le deuxième élément très réussi, et en parfaite cohérence avec la traduction de Frédéric Boyer : le lien d’Hamlet au théâtre. S’il vénère les comédiens, Hamlet est paradoxalement un personnage-spectateur. Sa difficulté à agir en fait avant tout un témoin passif et soumis à sa propre intrigue. D’ailleurs, Montenez reste sur le plateau, pour écouter et regarder les personnages lors des scènes dans lesquelles il n’a aucune réplique. Mais Hamlet est aussi saisi par un tiraillement existentiel qu’on peut facilement associer avec la pratique du métier d’acteur : joue-t-il ou est-il ? Hamlet est constamment construit ou déconstruit par le regard et le jugement des autres : être ou ne pas être ; être ou paraître ?

Le découpage, extrêmement efficace (moins de 2h), permet de souligner ces quelques enjeux choisis et de prioriser certaines thématiques. Il est par conséquent dommage que la scénographie n’est pas subie ce même traitement : une quête de l’essentiel. Si le découpage textuel parait d’une précision tranchante, la structure de la mise en scène, un peu moins. Certains éléments – notamment les passages chantés – perdent, avec ce manque de cohésion et de cohérence, de leur portée. Les premières occurences marquent : Tristesse de Zaho de Sagazan et Bohemian Rhapsodie de Queen. Mais leur conditionnement très différent – l’un en son direct, l’autre en playback – établi déjà un décalage entre les deux, une hiérarchie et une réception différente de la part des spectateurs.

Ces morceaux, qui adviennent uniquement dans la seconde moitié de la pièce et qui, pour la plupart, sont réservés au personnage d’Ophélia, se délestent donc au fur et à mesure de leur effet de surprise et de leur pertinence ; car trop concentrés dans le temps et trop différents les uns des autres. La répétition et la récurrence, à des moments qui paraissent parfois arbitraires, laissent entrevoir une mise en scène pas toujours entièrement maîtrisée, très hétéroclite. La concision du texte laisse effectivement désirer des images aussi nettes. Or Van Hove multiplie les tentatives formelles sans qu’elles aboutissent toutes. Hamlet est une pièce inégale mais profondément dynamique. Tout le monde y trouvera quelque chose à dire et à redire. N’est-ce finalement pas précisément cela que nous attendons de la mise en scène d’un classique ? 

Mais, justement, voilà aussi ce qui distingue la pièce : si la majorité des spectateurs présents connaitront l’intrigue d’Hamlet, le metteur en scène et la troupe en dévoilent de nouvelles facettes. Ce format réduit, la recherche scénique et l’innénarable énergie des comédiens donnent l’impression d’assister non pas à une adaptation mais à une création. Et quelle joie de voir Hamlet aussi vivant : « Death is not the end » !

Hamlet de William Shakespeare / Mise en scène d’Ivo Van Hove / Avec Christophe Montenez, Florence Viala, Guillaume Gallienne, Jean Chevalier, Elissa Alloula et Loïc Corbery / 1h55 / Du 21 janvier au 14 mars 2026 / Théâtre de l’Odéon.

Avatar de Inconnu

Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

Laisser un commentaire