
Du mondo au giallo, il n’y a qu’un pas. Sous-genres majoritairement italiens, tous deux connaissent leur apogée dans les années 1960 puis 1970 et partagent un rapport complaisant à la mort, pensé pour nourrir les pulsions scopiques les plus diverses de leur public. Plus largement, ils s’inscrivent dans une logique de réemploi. Le premier se définit par l’utilisation d’images documentaires à des fins ouvertement sensationnalistes ; le second, pour sa part, se fonde sur un recyclage systématique de codes hyper-balisés – tueur ganté de cuir, échos expressionnistes, violence graphique, nudité, enquête policière – qu’il ne cesse de recomposer et de faire varier selon les attentes du marché et les plaisirs du spectateur.
En 1971, soit un an après le succès considérable de L’Oiseau au plumage de cristal, le moment est donc moins aux mondo — dont les grands triomphes appartiennent déjà au passé — qu’aux giallo, désormais au cœur de la production populaire italienne. Que Paolo Cavara, figure fondatrice du premier, se tourne alors vers le second relève moins d’une rupture que d’un glissement logique.
De l’opportunisme, il y en a certes dans La Tarentule au ventre noir, qui s’apparente d’abord à un essai relativement conventionnel, teinté de polar à la française sous influence Delon, le succès récent des co-productions italiennes Le Cercle rouge, Le Clan des Siciliens ou Le Samouraï étant passé par là. Du sadisme, il y en a également. La singularité du film, qui fera également sa renommée, réside d’ailleurs dans le modus operandi particulièrement malsain de son tueur, enfonçant une aiguille d’acupuncture paralysante dans le cou de ses victimes avant qu’elle ne soit livrée, consciente et impuissante, à toute une série de sévices.
À mesure que La Tarentule au ventre noir s’éloigne des premiers attendus, filmés avec savoir-faire mais sans surprise, pour privilégier l’enquête — éternel parent pauvre du genre, souvent réduit à un simple liant entre deux cadavres — quelque chose se dérègle pourtant dans l’entreprise bien huilée. En suivant l’inspecteur Tellini, archétype du flic à la Delon incarné par son alter-ego italien Giancarlo Giannini, Cavara ne cherche pas tant à épaissir la mécanique policière, toujours simpliste, qu’à se détourner de la jouissance immédiate propre au giallo, abandonnant les meurtres spectaculaires, d’habitude filmés à la première personne, au profit d’un malaise né d’un regard tiers.
Le drame de Tellini — et, par ricochet, celui du spectateur — est d’arriver après sur les lieux du crime. L’héritage du mondo dans le parcours de Cavara trouve sa manifestation la plus évidente, mais aussi la plus inattendue dans cette aptitude à différer la violence pour en amplifier l’impact. Ce qui s’apparente d’abord à une privation, partagée par le policier et le spectateur, ouvre la voie à une forme plus prosaïque et plus humaine que de coutume, car recentrée sur les affects de son protagoniste. À l’opposé de la froideur minérale d’un Delon, l’apathie constante de Giannini laisse finalement affleurer une vulnérabilité discrète, en friction permanente avec les visions abjectes que le monde lui réserve.
Quatre ans après La Cible dans l’œil, dernier mondo déjà réflexif sur le rapport maladif du spectateur — et du cinéaste — aux images de violence, Cavara semble ici exprimer une désorientation radicale du regard, face à cette violence comme face au monde dans son ensemble. Le fétichisme propre au genre se révèle d’autant plus troublant qu’il se déploie à une échelle inhabituelle. Si la nudité et le sang demeurent au cœur de la fascination, ouvrant le long-métrage, les espaces (cet étrange plan sur un abat-jour) comme le vivant (la tarentule éponyme) deviennent eux-mêmes objets d’un filmage tendu à l’extrême, parfois jusqu’à l’épuisement. Inserts et longues focales dominent non sans hasard, conférant au film une intensité distincte de celle de ses pairs, intensifiée mais paradoxalement déplacée hors de la simple fascination morbide.
Les images, à l’instar de l’enquête à tiroirs, se déploient alors comme la toile de ces fameuses tarentules, brouillent les pistes et entretiennent une perte de repères généralisée. Cet œil intrusif asphyxie tout, des espaces extérieurs aux décors privés en passant par le sexe comme la mort. Que Tellini soit contraint d’assister à ses propres ébats conjugaux, filmés à son insu par le tueur, dépasse la simple vignette comique, propre anecdotique dans le récit, pour retourner le voyeurisme spectatoriel contre lui-même. Il y a en vérité, sous les oripeaux de série B qu’arbore La Tarentule au ventre noir, la formulation, certes esquissé, d’une éthique du regard, que le plan lacrymal conclusif de Tellini amorce : d’un côté pulsionnel et aveugle par essence, de l’autre humain, mis à nu par l’émotion.
La Tarentule au ventre noir / de Paolo Cavara / Avec Giancarlo Giannini, Stefania Sandrelli, Barbara Bach, Claudine Auger, Barbara Bouchet / 1h28 / Italie, France / Sortie en 4K UHD et Blu-ray le 17 février 2026.