
La periode 2025-2026 aura vu la lancée solo de deux des cinéastes les plus prometteurs du cinéma indépendant new-yorkais. Communément appelés « les Safdie », les deux frères se présentent maintenant au singulier : Smashing Machine d’un Safdie (Benny) ; Marty Supreme d’un autre (Joshua). Bien qu’ils fassent films à part, les frangins se retrouvent pourtant thématiquement : les deux intrigues se passent dans le milieu du sport. Ceux qui auraient vu les plus récents succès de la fratrie le savent (Good Time, Uncut Gems) ; un film des frères Safdie n’a rien de reposant. Poussés de situation en situation avec une gradation d’intensité, les personnages connaissent une trajectoire pour le moins physique, et les spectateurs une expérience haletante. Ce choix d’ancrer leurs intrigues dans le monde de la boxe et du ping-pong n’est pas dépaysante : les protagonistes safdiens se devaient déjà d’être sportifs, malgré eux.
Il n’y a rien d’involontaire dans le parcours de Marty Mauser (du moins, dans celui qu’il s’imagine). Excellent joueur de ping-pong, il est persuadé d’être destiné à la gloire. Mais la gloire n’est pas encore prête pour Marty Mauser. Le personnage passe son temps à se projeter, vers le haut, vers l’avant mais non sans quelques chutes. La caméra de Joshua Safdie l’aide à prendre de l’élan, sans se montrer trop complaisante lors des défaites. Le principal atout de Marty Supreme est qu’il met en scène un protagoniste qui tente de faire mais ne fait pas encore. Marty annonce ses accomplissements mais ne les exécute pas. Le cinéaste nous place face à un personnage qui essaye à tout prix de justifier sa place dans le film ; comme s’il implorait le cinéaste de continuer à le filmer et les spectateurs de continuer à le regarder. Marty Mauser à quelque chose à prouver. Et notre rôle dans tout ça ? Être témoins de sa réussite.
Cet exploit, il aurait presque été plus radical qu’il ne se produise finalement pas. Mais Joshua Safdie n’en fait effectivement pas l’aboutissement souhaité (la victoire se déroule dans d’autres circonstances que celles escomptées). Le cinéaste déplace constamment l’enjeu principal du film et le but de son protagoniste jusqu’à les rendre relatifs, personnels. Marty Supreme se construit comme un récit initiatique, un film d’apprentissage, que le personnage accepterait à contre cœur. A chaque fois qu’il tombe, Marty apprend non seulement à se relever mais surtout à viser moins haut. Au fil de l’œuvre, le réalisateur dépouille le personnage de ses ambitions mal placées pour lui permettre de profiter d’une autre sorte d’accomplissement, plus intime. C’est à ce moment là que notre regard en tant que spectateurs-témoins n’a plus lieu d’être ; Marty Mauser cesse d’avoir besoin de nous. Car Marty n’aura fait que dépendre des autres jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un puisse dépendre de lui.
Cette dépossession subtile, qui advient sans jamais que l’idée de renoncement ne soit effleurée, se fait dans l’adversité. On retrouve alors la marque de fabrique des frères Safdie : le héros est confronté à des épreuves. Les tribulations du personnage – parfois de son fait, parfois non – s’enchainent, dans Good Time ou Uncut Gems à un tempo infernal. Et c’est peut-être là le seul bémol de Marty Supreme : son rythme répétitif. Une gradation d’enjeux existe bel et bien dans le récit mais elle ne se répercute pas réellement sur le montage. Ainsi, pas d’accélération formelle. Le chaos que maitrisent si bien les Safdie n’est ici pas exponentiel mais ponctuel. Il est entrecoupé de scènes plus « calmes ». Presque inévitablement, ces séquences souffrent de la comparaison avec celles, plus frénétiques qui les précèdent où les suivent. Il est vrai que l’exaltation permanente peut être aussi, voire plus, lassante. Et, de fait, elle l’est lorsqu’elle reste linéaire, monocorde, car elle finirait par devenir le registre de référence, et cesserait donc de choquer. En revanche, en faisant évoluer les enjeux de l’intrigue en même temps que son rythme, le film aurait pu se construire autour d’un crescendo, qui n’advient pas vraiment. On aurait aimé ne jamais s’ennuyer devant Marty Supreme.
Ce qui nous raccroche systématiquement (et rapidement, il est vrai) au film se niche dans la performance de Timothée Chalamet, captivant malgré les tares de son personnage. Car ce dont Marty a le plus de mal à se départir, c’est son orgueil. S’il agace inévitablement à maintes reprises, l’orgueil a dans Marty Supreme une dualité assez fascinante car il est associé à l’intégrité. Une intégrité égoïste, mais intégrité néanmoins. L’orgueil est ce qui blesse ceux qui entourent Marty mais il est paradoxalement ce qui lui permet de se protéger : il reste fidèle à lui-même en mentant aux autres. Or vivre pour soi est finalement le propre de la jeunesse. Et la finesse de Joshua Safdie est de ne pas la blâmer, voire même de l’encourager : il faut que jeunesse se fasse. Mais les notes de « Forever Young » d’Alphaville paraissent de plus en plus distantes : arrive un moment où ne peut plus vivre que pour soi. Plus qu’une ascension sportive, Marty Supreme est un film sur la croissance humaine. L’âge adulte survient, brusquement, quand la passion de la jeunesse ne se fixe plus uniquement sur sa propre trajectoire mais peut se déverser pleinement à un autre endroit. Ou sur un autre être…
Marty Supreme / De Joshua Sadie / Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’Zion, Fran Drescher, Tyler The Creator, Abel Ferrara / États-Unis / 2h29 / Sortie le 18 février 2025.