
Troisième long métrage au compteur pour Bradley Cooper cinéaste, et trois thèmes déjà, au moins, qui se dessinent de film en film : le spectacle, le couple, ainsi qu’un certain goût du classicisme hollywoodien. A Star Is Born (2019) offrait un quatrième remake au film éponyme de William A. Wellman de 1937, qui engendrera par la suite le chef d’œuvre de George Cukor avec Judy Garland, tandis que Maestro (2023) explorait la figure et les rapports conjugaux de Léonard Bernstein, illustre compositeur et chef d’orchestre dont la renommée internationale tient beaucoup à ses bandes originales, parmi les plus fameuses de l’histoire du cinéma. Après la comédie musicale, que jouxtait encore Maestro, place à la comédie de remariage dans Is This Thing on ?, teintée de ce que le Hollywood moderne a enfanté comme un nouveau genre depuis Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1979) : le film de divorce.
Après la guimauve mâchouillée par Lady Gaga et les boursoufflures stylistiques du biopic sur Bernstein, dont le faux nez de Cooper semblait la franche métonymie, place surtout à une épure tonale et formelle, qui évite les écueils du drame à la Marriage Story (Noah Baumbach, 2019), qui comprend la profondeur morale et existentielle d’un Leo McCarey (voir The Awful Truth, 1937). Le rôle que s’attribue Cooper reflète cette modestie nouvelle, outre un sens de l’ autodérision qui ne fera pas débat. L’acteur-réalisateur s’efface derrière Will Arnett, qui lui ressemble (pas de débat non plus), sous les traits de Balls, comédien boute-en-train d’école stanislavskienne qui se fait pousser la barbe pour jouer Jésus, et dont l’égocentrisme aussi risible qu’attendrissant marque une prise de distance de Cooper vis-à-vis de sa praxis artistique sur Maestro.
Comme Capri, l’artifice, c’est fini. Sans chichis, on acte le divorce d’Alex et Tess (Laura Dern), parents de deux garçons, en une phrase dans la salle de bain, entre deux coups de brosses à dents, caméra à l’épaule. Un travelling étonnamment long suivant le couple de dos, une sortie précipitée d’un métro qui n’est soudain plus celui qui ramène chez soi, suffisent à manifester la fin d’une vie de couple et l’impression de déracinement qu’elle laisse. Le film se passe des psychodrames, des éclats de voix, d’un triste piano accompagnant la solitude des personnages, des pleurs et des vitupérations qui déforment les visages des interprètes. Il préfère le charme mêlé d’assurance et de fragilité de ses acteurs quinquagénaires, la démarche alourdie de Will Arnett qui a l’air de rapprendre à marcher, la chaude vivacité du regard de Laura Dern, ainsi que des images plus simples, plus concrètes, du bouleversement qu’induit la dissolution de l’ordre conjugal.
La comédie de remariage s’opère dans le scénario initiatique que déploie le divorce. Une fois seul, chacun se voit contraint de reconquérir son individualité. Tess renoue avec sa carrière de volleyeuse sur les bancs du coaching. Alex noue par hasard avec le stand-up dans un Comedy Club. Fort heureusement, la pratique et le milieu du one-man-show ne s’appréhendent pas seulement comme exutoires, selon une fonction thérapeutique, tarte à la crème contemporaine dont Hamnet nous a encore éclaboussés le mois dernier. En plus d’insuffler un rythme, qui balance entre vicissitudes intimes et leur sublimation sur scène, le one-man-show participe du processus de déplacements qui redéfinit le personnage aux yeux des autres et du spectateur. Le carrière parallèle d’Alex interpelle son entourage, s’apprécie toujours dans son amateurisme, ses tâtonnements, parce qu’elle le déplace. Le défige. Comme l’humour déplace la réalité, sa réception habituelle. La coïncidence qui renflamme les rapports entre les ex mariés, scène dont l’invraisemblance peut s’excuser génériquement, révèle cet enjeu. Un désir se ravive, du nouveau rejaillit, une rencontre semble se rejouer car quelque chose en Alex a bougé. Alex apparaît soudain devant Tess tel qu’elle ne l’a jamais vu.
Les problèmes du couple arrivent « quand il n’est plus possible de s’inventer l’un l’autre » (Romain Gary, Clair de Femme), quand on a figé, épuisé, l’image de l’autre. C’est l’une des sacrées vérités que découvrait très subtilement McCarey, que restitue moins finement Cooper, trop enclin à l’explicitation, mais avec plus de mélancolie. Comme les amants de The Awful Truth réapprennent à s’aimer en embrassant l’altérité de l’autre, l’amour d’Alex et Tess reprend vie en se fondant sur du présent, en regardant l’autre dans son devenir et sa multiplicité. La photographie de la Tess volleyeuse aux jeux olympiques, prise de dos, figure ce piège du figement de l’autre, de son identité dans une représentation inadéquate, conjuguée au passé. Cooper a saisi que la comédie de remariage offrait une initiation du regard. « Retourne-la » indique candidement l’ami Balls à Alex au sujet de la photo exposée dans son salon. Alex apprend que l’être aimé n’est pas le même, mais l’autre. Pas un être connu : un être toujours à connaître. C’est certes un peu édifiant. Mais assez beau tout de même.
Is This Thing on ? / De Bradley Cooper / Avec Will Arnett, Laura Dern, Bradley Cooper / États-Unis / 2h01 / Sortie le 25 février 2026.