
La solitude est-elle plus esthétique à la campagne ? Au bord des lacs ou dans les forêts, la confrontation avec l’altérité se fait moins fréquente, et la nature peut s’ériger en havre de paix. L’espace rural pourrait devenir ce terrain de jeu d’une marginalité fantasmée, à l’abri de la broyeuse capitaliste qu’est la ville… Pourtant, les marginalités, l’espace rural les additionne : celle du mode de vie s’ajoute à celle du territoire, qui rend aussi plus compliqué la naissance de communautés. Dans Des garçons de province (Gaël Lepingle, 2023), on assistait à plusieurs rencontres plus ou moins convaincantes entre des couples d’hommes. Le partenaire amoureux devient presque aléatoire, produit d’une nécessité née de la vacuité pesante du milieu. Pédale rurale s’intéresse précisément à la tension entre marginalité individuelle et expression collective, dans un environnement souvent idéalisé, ou au contraire, accusé d’hostilité.
De paille et de pride
En pleine Dordogne, on fait la connaissance de Benoît, ami du réalisateur au rythme de vie très solitaire. Ses scènes de vie quotidiennes sont parfois surréalistes : Benoît chante seul dans la forêt, se vêt d’un jupon au tissu virevoltant et tourne sur lui-même dans son jardin. Antoine Vazquez lui pose aussi quelques questions, auxquelles Benoît se montre plus ou moins réceptif. Les fragments de cette vie marginale et créative s’intègrent dans une queerness qu’il s’efforce d’interroger : “Le queer ? Je ne sais pas si je le représente bien” affirme Benoît. Ses réponses sont souvent brèves, et cette première partie du documentaire nous présente un quotidien calme et doux. L’espace rural apparaît comme un refuge dans lequel Benoît s’est construit un monde à soi, en osmose avec une nature exempte de jugements.
Pédale rurale prend un tournant différent à partir du moment où sont organisées des réunions régulières entre les habitants LGBT du Périgord. La confession individuelle laisse place à la narration collective des identités : les expériences se croisent et se reconnaissent dans des moments de partage militant. Puis, naît un projet commun : celui d’organiser la première gay pride rurale. Il s’agit de créer un nouvel espace, idéal de liberté et de visibilité, une manifestation pensée comme une revanche sur une identité trop longtemps voilée. L’idée ne se réalise pas sans embûches. La municipalité se montre réticente à un événement qui risque d’être “trop provocant” ou d’être mal perçu par la population locale. Se pose alors la question de savoir comment faire passer le bon message tout en restant fidèle à ses principes. Les difficultés sont assez vite évincées, au profit d’un profond désir de sortir de l’invisibilisation et de faire communauté.
Antoine Vazquez construit un imaginaire positif du milieu rural, et ce sans jamais en lisser les contours, mais en proposant une vision fine et complexe sur la marginalité en tant qu’identité ou territoire. En passant de la confession à la réunion, du portrait intime au mouvement collectif, le documentaire s’impose comme un long crescendo, dont l’évolution captive. Le défilé final tant attendu devient jouissif, et Pédale rurale crée une dynamique d’empowerment, non seulement sur les thématiques queer, mais également sur les enjeux de lutte et de transmission.
Pédale rurale / De Antoine Vazquez / 1h24 / France / Sortie le 4 mars 2026.