Nuestra Tierra

Actuellement au cinéma

© Météore Films

Lucrecia Martel se fait rare. Cinq longs-métrages en vingt-cinq ans, c’est peu. Figure de proue du cinéma argentin post crise économique (de 1998 à 2002, l’Argentine a connu une intense crise économique dont elle ne s’est jamais complètement remise), c’est ce pays qu’elle analysa œuvre après œuvre. Avec l’ambiguïté des grands cinéastes, ses films n’ont jamais pris activement position dans le champ politique. Certes, Martel choisit ses sujets – éducation religieuse, bourgeoisie, colonisation, patriarcat – mais elle s’arrête au constat. Alors, Nuestra Tierra peut effrayer. La cinéaste argentine aurait-elle délaissé sa si belle forme pour un fond, non moins beau, au profit d’un message et non d’une émotion. Le projet remonte aux années 2000. Lorsque Javier Chocobar, leader d’une communauté autochtone, meurt sous les balles de trois hommes blancs. Une décennie de manifestations permettront à un procès d’aboutir, menant à la condamnation des trois hommes.

Les Damnés de la terre

Il y eut une terre, des habitants, une histoire. Il y eut les Espagnols, leurs bateaux et leurs armes ; leurs explorateurs et leurs peintres et leurs écrivains ; leurs idées de l’État et de la terre et leurs titres de propriété ; et leurs religions avec leurs prêtres et leurs soldats. Des siècles passèrent et Lucrecia Martel regarde ce qu’il reste. À Salta, au Nord du pays, entouré par le Chili, le Paraguay et la Bolivie, tout n’est pas fini. Plus au Sud, trônant sur le versant Est du pays, l’œil vers l’Europe, la terre de Buenos Aires, elle, n’a plus de lien avec son histoire. Des siècles de bitumes l’ont effacée. Mais à Salta, là où la nature s’étend librement et les gratte-ciels se font rares, des communautés natives survivent encore sur leur terre d’origine. C’est ici que Martel vient poser sa caméra. Venue d’en haut – le film s’ouvre par des plans de la Terre filmée depuis l’espace – la cinéaste descend sur cette terre. Du macro au micro ; de l’ISS à une salle de procès où se rejoue l’histoire de Javier Chocobar et de ses meurtriers. Une grande partie de Nuestra Tierra se déroule là, dans l’enceinte de ce tribunal de province. Dans le public, les membres de la communauté de Chocobar, les Chuschagasta, pleurent ; d’autres sont appelés à témoigner. La violence d’un tribunal, sa partialité et sa théâtralité surgissent des cadres. Le racisme des institutions argentines se lit alors sur les postures des accusés, leur arrogance et leurs invectives ; dans leur morale surtout. Car c’est ici que se trouve la véritable friction du film. Deux morales s’affrontent. D’un côté, les propriétaires terriens, titres et contrats avec eux, affirment la primauté de leur droit contre ceux des natifs. De l’autre, les Chuschagasta respectent une morale des morts, celle de leur Histoire. Antigone contre Créon. Refusant de laisser pourrir le cadavre de l’un des leurs, c’est par amour envers lui qu’ils se battent contre l’ordre établi (Antigone). Les autres ont la loi et sa violence avec eux (Créon).

Sans prendre activement position, Martel est du côté de cette morale des morts. Sa caméra, descendue de son perchoir divin jusqu’au tribunal, se meut par la suite au sein de la communauté native, en révèle l’Histoire. On apprend alors les origines de Javier Chocobar, celles de ses proches également. Photos d’archives à l’écran, témoignages des photographiés au son, la mise en scène se fait un peu trop scolaire sur ces séquences – loin de la virtuosité des autres films de Martel – mais le temps que la cinéaste y consacre permet véritablement de saisir les ramifications de cette communauté ainsi que son lien à sa terre ; lien spirituel contre lien d’exploitation .

La cinéaste tente de montrer, à sa manière, son rapport à cette terre dont elle est originaire. De nombreuses images de drone interpellent. Plans d’une largeur démesurée, flottant dans l’air, ils permettent de saisir l’ampleur de cette terre que défendent les natifs ; sa beauté avec. D’en bas, la cinéaste fait émerger des voix comme si celles-ci s’évaporaient du sol, en étaient l’émanation naturelle. Mais les drones sont des armes de guerre et de surveillance, l’instrument des puissants et de l’impérialisme. Utiliser l’outil des dominants ne suffit pas à en renverser le stigmate. Au contraire, cela place quelquefois la cinéaste dans une certaine hauteur vis-à-vis des êtres qu’elle filme, une mise à distance non nécessaire. Finalement, c’est quand elle est au sol, à hauteur d’Homme et de leur morale que Martel est la plus juste. Lorsque la caméra reprend des assises terrestres, que la gravité refait effet et qu’elle accompagne le mouvement des Chuschagasta.

Et c’est ainsi qu’un après-midi, un jeune couple de la communauté grimpe sur une colline. Sur un flanc, là où les fleurs poussent aisément et un arbre permet de s’allonger à l’ombre du soleil, ils construiront leur maison. Debout, les Damnés de la terre le restent, nous montre Martel. Rester droit, occuper une position dans l’espace et la tenir moralement. Voilà une leçon de citoyenneté que nous donne Nuestra Tierra.

Nuestra Tierra / De Lucrecia Martel / Argentine / 2h03 / Sortie le 1er avril 2026.

Laisser un commentaire