Rencontre avec : Charles Berling

Acteur et metteur en scène

Charles-Berling©Ben-DauchezCharlette-Studio
© MPO 2018

Quelle a été votre première rencontre avec le théâtre et quand avez vous su que vous deviendriez comédien ? 

Je ne voulais pas devenir comédien, je jouais donc j’ai continué. Je faisais tout le temps le clown donc ça me paraissait naturel mais je n’ai jamais pensé que je voulais en faire un métier. C’était de l’exhibition pour faire rire les gens. Puis j’ai commencé à lire et à me dire qu’il y avait des choses plus intéressantes que juste faire l’imbécile. J’ai de la chance que ça me soit venu par esprit de contradiction : ma mère était professeur d’anglais et mon père médecin dans la marine. Avec mon frère ainé nous avions besoin de nous affirmer donc nous nous sommes tournés vers des gens qui avaient des valeurs radicalement différentes de celles de nos parents. Pour moi la chose significative qui s’est passée à ce moment là c’est qu’on se rebellait contre nos parents mais on discutait, donc finalement on les a changé. Mes parents étaient de belles personnes, avec leurs contradictions, leur violence et leur histoire mais ils étaient curieux.

Votre envie de mise en scène est venue en même temps que celle du jeu ?

Oui, quand j’avais quatorze ans je faisais des films super 8 en mettant en scène les gens que j’avais autour de moi. J’écrivais des pièces, je les mettais en scène, je les jouais et je les produisais. J’ai toujours été comme ça et ça continue. C’est venu très tôt à cause de cette instabilité, cette souffrance intérieure et difficulté à exister qui fait que l’on a pas le choix. Cela va de pair avec l’envie d’art dramatique ou d’art tout simplement. On se tourne vers des choses qui semblent vous donner, non pas des solutions forcément, mais des espaces, des activités où vos questions sont possibles. Moi ça m’a permis de vivre.

Vous êtes ensuite parti de Toulon car le théâtre n’était pas spécialement bien vu là-bas ? 

Oui, disons que j’avais dix-huit ans, donc c’était aussi pour partir le plus loin possible de Toulon, de mes parents, de ma famille; Bruxelles c’était bien. Mais j’ai toujours eu l’idée, l’obsession que le théâtre était abordable par tout le monde. J’ai toujours le sentiment que des gens qui, à priori, pensent ne pas être intéressés peuvent finalement l’être.

Vous êtes aussi directeur du théâtre le Liberté à Toulon, comment rend on cet art plus attractif ? 

Tout l’exercice de la direction du théâtre est d’essayer de comprendre quelles sont les populations qui sont effrayées par le théâtre, qui n’en ressentent pas l’utilité ou qui ne mesurent pas que ça peut être un instrument de liberté pour eux. On a donc réfléchi à comment faire pour que cela devienne leur endroit. Je ne crois pas qu’on donne quelque chose à quelqu’un s’il n’y participe pas, c’est un peu comme l’amour, on ne fait pas l’amour tout seul. On s’intéresse d’abord beaucoup aux jeunes, on essaye de faire beaucoup de choses dans plusieurs disciplines pour que ça ne soit pas considéré seulement comme un exercice de théâtre pur mais une constellation de langages. Il faut que les gens pensent avec ce qu’ils sont, avec ce qu’ils ont comme culture, ils peuvent y participer. Pour moi la notion d’univers n’est pas vaine et ces institutions ne sont pas là pour cibler des spectateurs mais pour être universelles, pour construire quelque chose avec le plus de monde possible.

Vous avez toujours considéré le cinema et le théâtre de la même manière ? 

Curieusement, je ne faisais pas vraiment de différence entre les deux. Cette école que j’ai faite en Belgique était pour des acteurs de théâtre mais aussi de cinéma. J’avais dix-neuf ans et j’y suis resté trois ans donc j’étais plongé dans un milieu qui était à la fois de cinéma et de théâtre. Le cinéma était pour moi quelque chose de très familier, même si après, pendant quinze ans, je n’ai fait presque exclusivement que du théâtre. Je voyais passer des petites choses au cinéma mais ça me m’attirait pas tellement. Premièrement parce que j’avais de tellement beaux rôles au théâtre que je ne comprenais pas pourquoi j’irais dire des âneries devant une caméra. Et deuxièmement parce que le milieu du théâtre subventionné où j’évoluais avait un peu de mépris pour le cinéma. Il y avait un réflexe un peu culturellement identitaire, non pas de rejet mais de distance avec le cinéma, donc on ne s’en mêlait pas. Maintenant ce n’est plus le cas mais le théâtre subventionné tel que je l’ai connu, même s’il était extraordinairement intéressant, était un peu sectaire. Parce que c’était un théâtre sans concession, donc un peu radical. Quand il y a radicalité il y a aussi intransigeance, parfois intolérance et donc un peu bêtise.

Vous avez récemment mis en scène et joué dans Dans la solitude des champs de coton à Toulon puis à Paris. Dans cette pièce Koltès met constamment en relation l’homme et l’animal, pensez-vous que le théâtre reste malgré tout le meilleur moyen pour évoquer la nature humaine et sa complexité ? 

Oui, complètement. Depuis toujours, le théâtre est le lieu de la sophistication et de la chose la plus primaire qui soit, c’est le mélange absolu de ces deux choses. Pour moi, Koltès est un grand écrivain qui a aimé passionnément le théâtre parce qu’il écrit ça. Vous l’avez tout à fait bien noté, il ne peut s’empêcher dans son texte de l’évoquer comme deux choses qui avancent en même temps : l’être humain et l’animal. Dans son écriture même il y a quelque chose qui est au sommet de ça, dans le sens que c’est à la fois une grande sophistication langagière – c’est un français très cohérent, très construit et en même temps qui demande à l’acteur d’être investi de manière complètement bestiale, absolument brute, ça ne marche pas autrement.

Vous avez effectivement très souvent joué des personnages d’une grande force ou d’une certaine excentricité, que recherchez-vous dans un personnage ?

À retrouver une facette de moi-même, c’est à dire de tout le monde. Je recherche ce que je n’ai pas déjà fait. Quand on vous propose des rôles que vous avec déjà fait vous vous emmerdez un peu. Ça peut arriver d’avoir des périodes où l’on décline le même genre de personnage ou de situation, ça en revanche c’est intéressant. Je m’intéresse à la folie parce que je pense qu’elle me concerne; Tous les hommes et toutes les femmes sont comme ça. Nous sommes tous fous.

Vous devez toujours vous identifier à un personnage pour pouvoir l’incarner ? 

Toujours. Je m’identifie à lui le temps qu’il est nécessaire et je l’oublie aussitôt. Mais il reste un peu en moi, à force de personnages on décline beaucoup d’identités de soi-même.

Vous n’éprouvez jamais de difficulté à oublier un personnage ? 

Si bien sur, ça peut m’arriver mais pas souvent. Ce n’est rien un personnage, c’est du vent. Une des questions qu’on peut me poser c’est : « Qu’est-ce que vous voudriez jouer comme personnage ? ». Je ne comprends pas cette question car un personnage ça n’existe pas, c’est avec quel metteur en scène, quels autres acteurs, quelle production, pour quel genre de public – c’est ça un personnage, c’est un ensemble. Il faut que ça vous intéresse à ce moment là. C’est comme en amour, parfois vous rencontrez quelqu’un et vous passez à coté. Puis, des années plus tard, il se passera une histoire d’amour parce que les deux ont évolué et se sont retrouvés.

Dans la pièce Art, vous avez évoqué que votre vécu personnel se manifestait par la mise en jeu de votre amitié avec Alain Fromager.

Avec Alain Fromager on se connait depuis 1993. On a commencé à travailler ensemble dans un contexte où il était plutôt second rôle, moi premier rôle et après, je me suis mis à faire du cinema donc Alain est un peu moins connu que moi. Dans la pièce, les personnages de Marc et Serge sont amis mais il y en a un qui a un peu le pouvoir. L’intérêt était donc de confronter ça avec notre histoire. Evidement, ces choses là ne sont jamais vraies, vous n’êtes jamais au-dessus de personne mais il y a des réalités qui existent et qui ont fabriqué des histoires entre deux personnes. Mettre à l’épreuve cette amitié c’est voir si on peut regarder en face certaines choses qui ressemblent à des éléments de la pièce. Donc Fromager se retrouve avec Darroussin et moi, soit dans une situation qui pourrait le mettre en position de fragilité. Or, c’est très important pour un acteur le pouvoir qu’il a ou n’a pas. Quand vous êtes jeune acteur, si vous arrivez à comprendre ça vous saisissez que votre véritable pouvoir est dans le temps que vous prenez avec vous même et que vous imposez aux autres. Je vous donne un exemple. Quand je venais de faire Ridicule, je n’étais pas un acteur très connu, en tout cas beaucoup moins connu que Philippe Noiret et Isabelle Huppert. Nous tournons Les palmes de M. Schutz, je fais Pierre Curie, Isabelle fait Marie Curie et Noiret fait Schutz. J’arrive le premier jour de tournage, je vois une grosse caravane pour Monsieur Noiret, une grosse caravane pour Madame Huppert, et moi on m’installe dans un bus avec les costumes. Je suis allé voir le directeur de production, je lui ai dit que Philippe Noiret et Isabelle Huppert étaient des stars, que moi je n’étais qu’un acteur de théâtre, mais Pierre Curie et Marie Curie étaient très proches, lui était un homme assez timide mais intelligent, il ne pensait pas qu’il était au dessus de sa femme donc ils ont un rapport de couple très égalitaire. Pour que je puisse bien jouer Pierre Curie il ne pouvait donc pas se passer cela. Je lui ai dit qu’Isabelle était une actrice très dure, qui a un grand pouvoir et que si lui contribuait à m’abaisser, cela se verrait dans le film et qu’il allait donc me mettre une caravane comme les autres. Ces choses là n’ont l’air de rien mais elles sont très importantes.

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Charles Berling (Marc), Jean-Pierre Darroussin (Yvan) et Alain Fromager (Serge) dans Art (mise en scène de Patrice Kerbrat) © Svend Andersen

Vous liez donc votre expérience sur le tournage à celle de votre personnage dans le film ?

Toujours oui. Tout ce qu’il se passe, à partir du moment où l’on vous donne un texte jusqu’au moment où vous êtes à la première, se voit sur le plateau. Je relis toujours les choses les plus intimes de ma réalité avec la fiction, d’ailleurs tout s’entremêle.

On peut trouver en ligne une vidéo filmée dans les coulisses d’Art, on vous y voit plaisanter face à la caméra quelques secondes avant le levé du rideau. Avant d’entrer en scène, vous n’avez pas besoin d’un temps pour vous « mettre dans la peau du personnage » ? 

Un acteur est obsessionnel, se concentrer peut vouloir dire s’ouvrir. Moi-même j’ai été surpris quand j’ai commencé : des acteurs immenses comme Depardieu déconnent beaucoup juste avant. Après, ça dépend, quand je faisais Vu du pont de Ivo Van Hove j’avais besoin de faire une heure de gym avant pour avoir une relation physique avec les autres acteurs, d’ouvrier – je devais sentir mon corps. Il y a des pièces avec lesquelles c’est le contraire, il ne faut surtout pas en faire trop. Pour Art, il faut commencer l’air de rien et ça rentre doucement. Si vous allez trop vite en besogne, vous ne faites évoluer la pièce comme il faut.

Votre préparation varie selon les rôles.

C’est complètement ça, ça dépend des rôles. Par exemple il y a un grand acteur qui s’appelait Philippe Clévenot et qui travaillait beaucoup au TNS (Théâtre National de Strasbourg). Quand j’avais seize ans je l’admirais énormément, il était extraordinaire. Une fois, alors qu’il jouait un spectacle, je le rencontre en train de manger au restaurant avec d’autres acteurs avant la représentation, ils jouaient à 8h30. À 8h25 ils payent. À 8h28 ils entrent par l’entrée des artistes, moi je vais prendre mon ticket, je m’assois, à ce moment ils arrivent et ils jouent devant moi. Il y a des pièces qui vous demandent d’être imprégné de l’extérieur. Un acteur qui est dans sa bulle ce n’est pas bon. Quand vous voyez un acteur qui a l’oeil un peu perdu au loin parce qu’il est très inspiré, moi ça me fait chier.

Vous étiez comme ça en tant que jeune acteur ? 

Oui, j’avais ce défaut. Puis j’ai cherché à ne plus avoir peur de la représentation. En fait c’est le principe du théâtre : comment être à la fois totalement dans la réalité de la représentation et dans la fiction ? Quand vous y arrivez vous commencez à vous sentir jouer.

Pourquoi selon-vous beaucoup de pièces très violentes comme Art, Cravate Club ou Le Prénom font autant rire lors de leur représentation ?

Parce que la violence et la souffrance font rire. C’est drôle parce que c’est violent. Le mauvais comique c’est celui qui n’ose pas aller dans cette violence. Vous n’aviez pas vu Vu du pont ? C’était une pièce incroyablement violente.

Si, mais je pense l’avoir vu trop jeune, je n’avais pas particulièrement aimé.

Vous n’étiez pas rentrée dedans ? C’est toute la magie du théâtre, ça n’est pas consensuel. Ce n’est pas comme les blockbusters américains, le théâtre n’est pas du divertissement, il vous restitue votre pensée, vos sentiments. C’est pareil avec les bouquins, il y en a qui vous échappent pendant des années puis vous retombez dessus et vous vous dites : « Mais putain il est super ! ». Ça dépend du moment évidemment, il faut en avoir envie. Moi ça me fait pareil, parfois je passe à coté. C’est la force et la fragilité du théâtre : il ne vous impose rien.

Art se joue au théâtre Antoine, à Paris à partir du 11 septembre.

Propos recueillis par Chloé Caye le 12 juin 2019, à Paris. 

Auteur : Chloé Caye

cayechlo@gmail.com

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