Watchmen

Disponible sur OCS

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Regine King incarne Angela Abar ©HBO

Tulsa, Oklahoma, 2019. Robert Redford est président des États-Unis, dont le Vietnam est devenu le 51e ; les armes ont été réquisitionnées, le Ku-Klux-Klan renaît sous la forme d’une secte inspirée par le justicier fasciste Rorschach ; et les forces de polices opèrent le visage masqué pour protéger leur identité. Angela Bar, ex-flic devenue héroïne masquée après avoir échappé à un attentat, décide d’enquêter sur le mystérieux groupe suprémaciste.

En 1984, quand paraît le roman graphique Watchmen, chef-d’œuvre de Dave Gibbons et Alan Moore, le monde est encore divisé en deux blocs. La crainte d’un nouveau conflit qui serait cette fois marqué par l’utilisation de l’arme atomique, à laquelle s’ajoutent les tensions d’une société américaine rongée par ses dissensions internes, inspire à l’œuvre son cadre sombre et paranoïaque. Les héros qu’ils mettaient en scène étaient névrosés, querelleurs, bref, terriblement humains. Aujourd’hui, c’est le showrunner Damon Lindelof qui a pris les rênes ; et si en 2019 la guerre froide est terminée, le ciel n’est pourtant pas beaucoup plus bleu, et de vieux démons hantent encore le nouveau monde.

La série Watchmen n’est pas une adaptation de l’œuvre d’origine ; elle en est la suite – et si elle est pensée pour être visionnée indépendamment, on ne saurait que trop recommander de lire la bande dessinée d’abord, notamment car bien des éléments de son intrigue sont révélés dans ce sequel, et accessoirement parce que de très nombreux clins d’œil y sont faits. Il est donc impossible pour qui l’a lue de parler de la série sans y faire référence. Toute la force de ce cru 2019 vient de sa capacité à conserver les acquis politiques et narratifs de la bande dessinée, pour aller encore plus loin : plus loin dans son histoire, et plus loin dans ses préoccupations, pour aborder ce qui a été délaissé par l’œuvre d’origine, sans chercher à rivaliser avec elle, mais en parvenant à la rendre plus actuelle.

C’est avant tout le thème de la race, peu abordé par Moore et Gibbons, qui se trouve au cœur de l’histoire de Lindelof, venant se greffer à la fois en amont et en aval du récit originel. En amont, avec l’écriture du personnage de William Reeves qui tient à ce titre du coup de génie : en exploitant un simple non-dit des débuts de la BD, Damon Lindelof réinvente les Watchmen et parvient à donner à l’œuvre entière une nouvelle dimension, celle d’une dénonciation du racisme éternel qui gangrène encore aujourd’hui les États-Unis. Et en aval, en imaginant les conséquences du dénouement proposé par Moore et Gibbons, et en faisant du personnage de Rorschach l’étendard d’un nouveau suprémacisme blanc. Certes, on y perd ce qui faisait sa complexité, à savoir le sentiment d’empathie pour un salaud qu’on ne pouvait s’empêcher de coupablement ressentir. Mais on ne regrette pas longtemps ce choix : Watchmen reste très loin du manichéisme à la Marvel. Les anti-héros de ce conte moderne témoignent d’une violence extrême, à l’image de leurs traumas, et de leurs raisons pas toujours bonnes de porter un masque. Et si la série est si enthousiasmante, c’est en grande partie pour ces personnages. Il y a les pré-existants Docteur Manhattan, éternellement fascinant, ou Laura Blake (Jean Smart), maintenant vieillie et aigrie. Mais aussi les nouveaux venus, Looking Glass (Tim Blake Nelson), red neck opaque et traumatisé, et surtout, le personnage central : Angela Abar, incarnée par l’excellente Regina King. Une femme noire, cheffe de famille, prenant les armes pour défendre son mari et ses enfants. Le genre de héros (ou plutôt, d’héroïne) qu’on aimerait voir plus souvent.

On notera d’ailleurs le malin plaisir avec lequel, sans le revendiquer, la série prend presque constamment le contrepied des clichés de représentation des genres et des couleurs. Une femme défendant son mari, on l’a dit ; mais aussi un couple dans lequel l’homme a plus envie d’un enfant que sa femme, un héros viril à la Captain America qui s’avère homosexuel, des parents noirs adoptant des enfants blancs, des rôles clés confiés à des femmes de plus de cinquante ans… Et (passez au paragraphe suivant si vous préférez éviter le spoiler) l’incarnation de Docteur Manhattan en un homme noir vient aussi nous rappeler que, malgré sa couleur de peau bleue, ses traits lorsqu’ils étaient dessinés étaient ceux d’un Blanc. Watchmen adopte une démarche politique et esthétique : proposer de nouvelles normes de représentation.

Lindelof a su garder ce qui devait l’être. Le passionnant personnage du docteur Manhattan, scientifique transformé en quasi-divinité par un accident de laboratoire, reste condamné à vivre des histoires d’amour impossibles. La relation qu’il tente de vivre dans la série est quasi-identique à celle qu’il échouait à faire perdurer dans la bande dessinée. Les héros de Watchmen sont tous pétris de défauts et d’humanité ; mais le seul d’entre eux qui n’est pas humain et possède de véritables pouvoirs est trop différent pour vivre parmi eux. Prisonnier de sa singularité, il l’est également des schémas narratifs qu’il a déjà vécus.

Quand le showrunner décide à l’inverse de prendre plus de liberté, là encore il fait mouche. Le personnage d’Ozymandias (Jeremy Irons) est joyeusement réinventé, rendu totalement absurde, plus égocentrique que jamais et quasi-sénile. Une belle déconstruction de « l’homme le plus intelligent du monde », ici piégé par une femme, et doublé par une autre, dans un traitement plein de malice. L’arche narrative du personnage permet également d’étoffer le scénario en lui adjoignant une histoire secondaire surprenamment décalée : Ozymandias est prisonnier d’un monde parallèle dérangeant, dont on ne comprend vraiment la nature qu’aux derniers épisodes. C’est ce type d’humour, ou du moins de sentiment d’incongruité, qui a été habilement conservé tout en étant réinventé, qui faisait le sel de la bande dessinée. L’irruption de l’absurde, du grotesque, qu’il mette mal à l’aise ou qu’il amuse, participe de la richesse de la série, et tient d’une audace dont ne font jamais preuve les films de super-héros mainstream. Dans la même veine, revient régulièrement dans l’histoire une ultra-violente et auto-dérisoire série dans la série, mise en abyme qui vient prolonger la réflexion sur la représentation des héros et leur mythologie. Les personnages fictifs sont mis en scène dans leur propre univers, fantasmés par leur propre fiction, qui se nourrit d’elle-même. Un bel effet de vertige, qui vient paradoxalement rendre les héros plus réels : s’ils sont mis en scène deux fois, c’est qu’ils existent. Et malgré (ou grâce à) tous ces fantasmes, Watchmen nous parle, plus que n’importe quelle autre œuvre de super-héros, du monde réel : l’Amérique de Donald Trump, la montée des extrêmismes politiques, le cycle de la violence. Watchmen se propose d’être une arme pour y répondre, par la violence (dont Angela Abar n’est pas avare) témoignant de l’épuisement des héros face à la persistance de la haine raciste, mais aussi par la dérision (« Il est devenu aujourd’hui difficile d’être un homme blanc », déclare avec aplomb un suprémaciste en slip).

Bénéficiant énormément de l’univers créé par Moore et Gibbons, elle parvient néanmoins à la fois à prolonger et détourner son récit, ses codes et ses messages, pour délivrer un message politique plus âcre qu’il n’y paraît. Le résultat, mené tambour battant, ou plutôt aiguille tiquetant, au rythme infernal de la bande originale de Trent Reznor and Atticus Ross, se vit comme un compte à rebours haletant. Lequel n’aura pas de suite : Damon Lindelof a annoncé que l’aventure des Gardiens s’arrêtera ici. Ce dont on le remercie : sans être polluée par une suite forcée par le succès, son histoire conservera sa cohérence, et sa force.

Watchmen / De Damon Lindelof / Avec Regina King, Jean Smart, Jeremy Irons, Tim Blake Nelson, Yahya Abdul-Mateen II, Don Johnson, Hong Chau / Etats-Unis / 9 x 60mn / 2019.

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