Les Anges aux figures sales

Rétrospective Michael Curtiz

James Cagney et Pat O’Brien © 1938 – Warner Bros

Rocky (James Cagney), un gangster réputé dans le milieu, sort de prison. Il retrouve un ancien associé, le trouble et réticent Jim Frazier (Humphrey Bogart), pour lui réclamer sa part dans le coup qui l’a fait plonger. En attendant que celui-ci rassemble la somme, Rocky retourne dans le quartier de son enfance, où il retrouve son vieil ami Jerry ; de son côté, celui-ci est devenu prêtre, et s’occupe des jeunes du quartier. En parallèle de la lutte entre malfrats, s’engage une lutte d’influence entre Rocky et Jerry auprès de la bande de gamins.

Les Anges aux figures sales sort en 1938 ; James Cagney a déjà joué dans L’Ennemi Public de William Wellman en 1931, qui a fait de lui une star et le symbole du héros de film de gangster des années 1930. Mais bien que ce succès soit donc encore relativement récent, et que le film de gangster n’en soit pas à son déclin, l’œuvre de Michael Curtiz joue déjà à interroger le genre. L’intérêt du film ne réside en fait pas vraiment dans le règlement de compte entre Cagney et Bogart, même si celui-ci n’est pas délaissé. Le contrat passé avec le spectateur est tenu : démonstrations de force, trahison, vengeance, course poursuite désespérée avec la police sont bien au rendez-vous. Et il est amusant de voir le registre auquel Bogart était habitué avant de devenir une star virile, celui des faux-jetons ou des petites frappes.

Mais le véritable cœur de l’action a lieu dans le Hell’s Kitchen, ce quartier de New York où Rocky et Jerry ont grandi ; et tout le propos du film est d’interroger le rapport qu’entretient la jeunesse avec la figure du gangster. Il faut se souvenir qu’à l’époque, le Scarface d’Howard Hawks ou L’Ennemi public de William Wellman sont précédés d’un carton permettant aux producteurs de se dédouaner de toute responsabilité et de préciser leurs intentions, annonçant que le film a pour but de montrer un contre-exemple condamnable, et pas de faire des personnages qu’il met en scène des héros aux yeux de la jeunesse. Et Les Anges aux figures sales met directement en scène ce rapport trouble, en faisant du personnage de Rocky l’idole des jeunes du quartier.

Pourtant, celui-ci n’est pas un être purement maléfique comme le gangster a pu souvent être montré. Exactement comme dans L’Ennemi public, le film commence par présenter le passé de son héros, montrant comment, en grandissant, un simple petit voyou devient un véritable criminel. Mais là où le premier défendait une théorie relativement déterministe de la « mauvaise graine » ambitieuse ne pouvant que mal tourner, le second évoque plus subtilement l’effet des conditions socio-économiques et de la répression, qui fait que devient un assassin celui qui est traité comme tel. Après un sale coup des deux gamins ayant mal tourné, Jerry qui n’a pas été arrêté s’en sort, et reviendra dans le droit chemin. C’est Rocky qui, se sacrifiant pour son ami, est interné pour la première fois, qui inaugurera une longue série de cycles crime – arrestations – libérations – crime, etc.

La question que pose alors le film est celle-ci : que va-t-il advenir de la bande de jeunes qui peuple maintenant le quartier ? Partant du même point qu’eux, duquel des deux mentors qui se présentent à eux suivront-ils le chemin, entre l’homme de paix et l’homme de violence ? La question est posée avec d’autant plus de subtilité que la mauvaise influence de Rocky s’exerce presque malgré lui, du seul fait de sa réputation et de sa présence – on notera l’importance des journaux et de leurs manchettes sensationnalistes dans la mythification des malfrats. Quant à Cagney, il n’adopte pas le jeu de pur bad guy qui a pu être le sien ailleurs, et Curtiz le filme sans mépris ni fascination malsaine, mais au contraire avec une touchante simplicité. Le personnage qui en résulte est plein de contradictions, tantôt doux et nostalgique (son quartier, son amour d’enfance), tantôt dur et brutal (sa lutte avec Bogart), recelant une rage qui parfois en vient à s’exprimer même contre les jeunes qu’il prend sous son aile. Celle-ci se révèle notamment dans un superbe match de basketball entre deux bandes, arbitrés par lui, où s’exprime par la même occasion toute la violence que les jeunes garçons ont en eux. Aux coups bas et tricheries, Cagney répond par des gifles et réprimandes particulièrement nerveuses. Une scène filmée et montée avec une grande modernité, qui révèle progressivement sa dureté et sa sécheresse.

La séquence finale (qu’on ne peut s’empêcher d’aborder, gare au divulgâchage), loin de mettre un terme au dilemme posé par le film, en prolonge habilement l’ambiguïté. Jerry vient supplier Rocky, sur le point d’être amené à la chaise électrique, de simuler une crise de panique, afin de briser son propre mythe et de définitivement cesser d’être un héros pour les adolescents. Celui-ci, en un ultime geste de rédemption, accepte. Mais à quel moment du film ressent-on un tel pic d’empathie pour l’homme, sinon à celui où il se sacrifie ? D’autant plus que Michael Curtiz parvient à faire de la contrainte lui interdisant de montrer directement la violence un stimulant créatif. Par les jeux d’ombres et de lumière, les contre-champs sur les visages des spectateurs et du prêtre, et les inserts (la main de Rocky s’accrochant désespérément à un radiateur), Curtiz construit une scène particulièrement poignante et ambiguë : Rocky a-t-il accepté de feindre la panique, renonçant à la gloire à laquelle il tenait tant et qui était tout ce qui lui restait ? Ses nerfs n’ont-ils pas plutôt véritablement craqué ? Si ensuite les jeunes de Hell’s Kitchen, déçus, renoncent bien à leur culte pour Rocky, difficile pour nous, spectateurs, de ne pas voir en lui une forme de héros.

Ce mythe ne s’arrête bien évidemment pas aux Anges aux figures sales. On retiendra notamment que dix ans plus tard, Cagney reprendra un rôle de malfrat, plus sombre, psychotique et pessimiste que jamais, presque auto-parodique, dans L’Enfer est à lui de Raoul Walsh (1949). Un geste qui semble balayer tous les débats moraux d’un revers de la main : apologie ou contre-exemple, peu importe. Même quand il est purement abject, et qu’il soit puni ou non, le gangster fascine, car il est une pure figure de cinéma. La suite de l’histoire du septième art, de Scorsese à De Palma, nous le confirme.

Les Anges aux figures sales / De Michael Curtiz / Avec James Cagney, Pat O’Brien, Humphrey Bogart / États-Unis / 1h37 / 1938. Disponible en DVD, sur Universciné et Canal VOD.

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