Trafic en haute mer

Rétrospective Michael Curtiz

©Warner Bros

Harry Morgan (John Garfield), propriétaire d’un bateau de pêche, a des problèmes d’argent, et les moyens légaux lui permettent difficilement de faire vivre sa femme et ses deux filles. Quand, après une expédition de pêche, un client se fait la malle sans le payer, Harry en est réduit à accepter une offre illégale, et de transporter un chargement inhabituel.

Trafic en haute mer est la deuxième adaptation du roman de Hemingway En avoir ou pas. Il sort en 1950, soit six ans après Le Port de l’angoisse d’Howard Hawks, film bien plus célèbre mettant en scène le duo iconique formé par Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Moins connu, plus sombre, plus sociologique, Trafic en haute mer en est le petit frère solitaire et dépressif.

À la place de Bogart, qui dans Le Port de l’angoisse jouait les solitaires mais se transformait assez rapidement en héros providentiel, John Garfield incarne un pauvre gars malmené par des événements sur lesquels il n’a aucune prise. Ici, exit le contexte de guerre dans lequel les héros décident de lutter contre les infâmes vichystes, et de venir en aide aux résistants ; plus égoïstement, il s’agit de survivre aux combines d’une sorte de minable entremetteur de malfrats, aussi transpirant qu’hypocrite. Et impossible de séduire la femme fatale, puisque notre héros est marié et a deux enfants. La liste des variations est longue, et il vaut mieux l’interrompre ici : l’idée est claire. Ces différences correspondent essentiellement à un décalage de genre, puisque Trafic en haute mer procède à un basculement du roman originel dans le film noir, dont John Garfield est d’ailleurs un interprète émérite : Le Facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett (1946), Sang et or de Robert Rossen (1947), L’Enfer de la corruption d’Abraham Polonsky (1948), ou encore Menace dans la nuit de John Berry (1951).

Harry Morgan est un homme normal, ni particulièrement héroïque, ni particulièrement lâche. Déterminé à nourrir son foyer, fidèle à sa femme, il travaille dur, mais est incapable de voir qu’il se débat dans un espace qui n’est pas fait pour lui, duquel sa femme essaie perpétuellement, et en vain, de le tirer. Un espace marginal où se côtoient le monde de l’illicite et la vie des gens normaux, où l’on croise aussi bien des trafiquants d’homme ou des braqueurs que des marins à bout de force ou des femmes forcées de travailler la nuit. Ces deux univers qui se touchent sans presque jamais se croiser entrent en contact dans les bars que Morgan a la fâcheuse habitude de fréquenter, lieux de toutes les tentations : l’alcool, les femmes, et les contrats aussi alléchants que dangereux conclus dans les arrière-salles obscures.

De part et d’autre de notre héros, deux femmes se débattent à leur façon. Leona Charles (Patricia Neal), femme fatale malgré elle, erre d’un homme à l’autre pour survivre économiquement, dans une illusion de luxe dont elle connaît la fragilité ; et Lucy Morgan (Phyllis Thaxter), mère de famille dévouée, inquiète pour son mariage, dépassée par les décisions de son mari. Une façon de réinterpréter la distinction entre la figure de la mère vertueuse et celle de la prostituée pécheresse, puisque toutes les deux à leur manière dépendent des hommes et s’accommodent comme elles le peuvent de cette dépendance.

La violence surgit rapidement, d’abord dirigée contre Harry Morgan, puis employée par lui pour se défendre. Le mécanisme s’enclenche, la descente aux enfers commence. La misère, la frustration sociale, les coups du sort, tous les ingrédients sont réunis pour un bouquet final explosif. Sans rien dévoiler du dénouement, remarquons que le film aurait pu s’arrêter à l’avant dernière scène, comme dans tant de films où l’on sent qu’une greffe forcée a été effectuée, peut-être sous l’impulsion d’un producteur hollywoodien soucieux de son public et de sa fin heureuse. Laquelle ici s’avère malgré tout parfaitement factice : si tout semble résolu pour le héros, la projection sur un autre personnage du destin qui aurait pu être le sien nous fait ressentir le poids de la fatalité avec autant de force que si elle s’était abattue sur lui.

Trafic en haute mer / De Michael Curtiz / Avec John Garfield, Patricia Neal, Phyllis Thaxter / États-Unis / 1h37 / 1950.

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