Curtiz

Sur Netflix le 25 mars 2020

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©Netflix

La réalisation d’un film biographique consacré à un metteur en scène est un exercice délicat. La tendance, aussi rare soit-elle, se divise entre deux pôles. D’un côté, s’emparer d’une figure célèbre immédiatement identifiable, à la carrière mondialement reconnue et décisive dans l’histoire du cinéma. C’était le cas de Chaplin de Richard Attenborough (1992) ou d’Hitchcock de Sacha Gervasi (2012). De l’autre, il s’agit ressusciter le souvenir d’un oublié qui bénéficie du statut de réalisateur culte grâce à un nanar adulé par une communauté de fidèles. Par ordre de réussite, citons Ed Wood de Tim Burton (1994), Dolemite is my name de Craig Brewer (2019) et The Disaster Artist de James Franco (2017). Alors, comment recevoir cet étonnant biopic consacré à Michael Curtiz, au moment où celui-ci tournait Casablanca ? Ce premier film hongrois fait en effet vriller la véracité de ces deux catégories. Il raconte un moment de la vie d’un réalisateur à la personnalité méconnue, qui ne bénéficie pourtant pas d’un capital attachant, ni d’une filmographie facile à appréhender.

La Seconde Guerre mondiale remue Hollywood. L’industrie cinématographique doit soutenir l’effort de guerre, et chaque fiction produite se voit sommée d’en rendre compte. Michael Curtiz, émigré hongrois arrivé aux Etats-Unis en 1926, ne fait pas exception à cette règle politique qui bouleverse le secteur artistique. Le tournage de Casablanca, en 1942, est révélateur de l’époque qui l’a engendré. Dialogues écrits au jour le jour, sort des personnages incertain, les changements du scénario alors même que le tournage est en cours constitue la légende du film, et l’un des principaux intérêts de Curtiz. Si ces faits sont connus des cinéphiles (Ingrid Bergman et Humphrey Bogart ne connaissaient pas le sort de leurs personnages à l’avance), ils sont une porte d’entrée pour mieux comprendre Casablanca, film qui acquiert un statut d’œuvre majeure dès sa sortie même s’il démontre des imperfections et des stéréotypes du film classique hollywoodien.

Curtiz est avant tout un hommage, qui ne cherche pas l’émotion facile à partir de ses rebondissements dramatiques – la sœur de Curtiz, juive, est restée en Europe, tandis que sa fille, dont il ne s’est pas occupé, tente de se rapprocher de lui. Le film adopte les codes esthétiques du cinéma hollywoodien des années 1940 au sein d’une mise en scène très soignée, dans un noir et blanc propice aux clairs obscurs qui laissent s’envoler la fumée des cigarettes. Ingrid Bergman et Humphrey Bogart ne sont d’ailleurs jamais filmés dans le feu des projecteurs. Seules leurs silhouettes et le contour de leurs visages (très ressemblante doublure de Bogart) apparaissent dans un flou qui incite à les saisir comme des figures. Cette absence de prise de risque permet au cinéaste hongrois Tamás Yvan Topolánszky, dont c’est le premier long-métrage, de prendre une distance qui rende compte à la fois de son admiration et de la difficulté de son entreprise.

Michael Curtiz est un homme antipathique. Hautain, sur de lui et le faisant savoir, il se révèle méprisant en privé comme en public. Une scène d’humiliation souligne particulièrement cette cruauté des jeux de pouvoirs propre au monde hiérarchisé du cinéma : un figurant se voit symboliquement évincé du cadre, avant de quitter littéralement le plateau, sous l’autorité écrasante du cinéaste. La raideur du personnage est surprenante, anti-glamour, et provoque un décalage avec l’univers dans lequel il se situe. Le film confronte aussi la personnalité de Michael Curtiz à l’une de ses réputations de cinéaste, celle d’être un tâcheron sans style, lui qui a réalisé environ 200 films de genres très différents, noirs, romantiques, musicaux ou historiques. Curtiz se montre ainsi lucide sur le cinéma régi par les studios, quand les producteurs étaient considérés comme des auteurs au contraire des cinéastes. C’est ce qu’annonce Jack Warner à Michael Curtiz vers la fin, cherchant à obtenir le meilleur du réalisateur : avec Casablanca, il a les moyens de devenir un nom du cinéma, pour la première fois. Et de fait, l’histoire ne l’a pas totalement démenti.

Curtiz / De Tamás Yvan Topolánszky / Avec Ferenc Lengyl, Lili Bordan, Caroline Boulton / Hongrie / 1h38 / Sortie le 25 mars 2020 sur Netflix.

2 réflexions sur « Curtiz »

  1. Très intéressant !
    Je ne savais rien de ce biopic sur un réalisateur à la personnalité haute en Technicolor.
    Je comprends le choix de Casablanca pour situer l’action d’un qui joue sur l’esthétique (beau Noir et Blanc si j’en crois le photogramme) afin de dissimuler une pénurie de moyens (j’imagine que c’est un budget réduit). Car Curtiz n’a pas attendu Casablanca pour devenir un cador de la Warner, j’en veux pour preuve toute la série de films tournés avec Errol Flynn, dont le celebrissime Robin des Bois (même Hubert Bonnisseur de la Bath l’a vu 😉). Les histoires orageuses qui émaillent la collaboration entre les deux ne manquent pas, et auraient fait matière à un film d’ampleur je pense.
    J’irai voir ce « Curtiz » qui m’intrigue néanmoins.
    Merci pour cet article très éclairant.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui c’est exact ! Merci pour ce retour. Nous allons justement, dans les prochains jours, publier plusieurs articles sur des films réalisés par Michael Curtiz 🙂

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