Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Rétrospective Palme d’Or

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©Pyramide Distribution

Le mot est sans doute trop souvent utilisé, mais les films d’Apichatpong Weerasethakul sont bien de ceux dont on peut dire qu’ils sont des « expériences ». Le réalisateur lui-même déclare qu’il est normal non seulement de ne pas les comprendre, mais même de s’endormir devant ! Et il faut dire que l’expérience en question peut s’avérer déroutante pour le spectateur ou la spectatrice non avertie. Un rythme lent, un fil conducteur en apparence ténu, marqué par des ruptures régulières dans la narration, des cadres souvent fixes et tenus dans la durée, un jeu d’acteur bien particulier…

Pourtant, ces éléments sont constitutifs du style d’un auteur exceptionnel. La palme d’Or reçue pour Oncle Boonmee en 2010 récompense une œuvre dense, cohérente et originale, ouvrant sur un « univers » unique ; un mot galvaudé de plus, mais qui là encore s’avère pertinent, et est d’ailleurs utilisé par le réalisateur lui-même. « Univers », parce que la plupart des films d’Apichatpong Weerasethakul se déroulent dans un même monde, doté de ses propres règles, construit sur un héritage mêlant pensée bouddhiste, philosophie personnelle et histoire du cinéma, et où se retrouvent, d’un film à l’autre, des situations, des préoccupations, des acteurs récurrents (d’ailleurs difficiles à distinguer de leurs personnages), des lieux, des images…

Dans Oncle Boonmee, un homme atteint d’une maladie rénale semble approcher de la mort ; sa belle-sœur Jen lui rend visite, et assiste avec lui au resurgissement de son passé, sous différentes formes : un fantôme, un homme-singe, un souvenir… Mais Apichatpong Weerasethakul aime les ruptures narratives, et deux séquences semblent déconnectées de l’intrigue. L’une met en scène l’évasion d’un buffle dans la jungle, et l’autre, un faux conte traditionnel surprenant que l’on pourrait nommer « La Princesse et la carpe ». Sont-elles des métaphores de la condition de Boonmee ? Des souvenirs de vies antérieures ? Comme celle de s’endormir, la liberté d’interpréter caractérise le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul.

Il est en tout cas certain que celui-ci cherche à abolir à l’image la distinction entre l’abstrait et le concret ; jouant des croyances bouddhiques et des procédés cinématographiques pour intégrer le fantastique au quotidien, il fait du conte une étape et une forme naturelle de la narration. Lorsque le fantôme de la femme de Boonmee apparaît lors d’un dîner, celui-ci est rapidement accepté comme un convive comme un autre. Plus tard, elle déclare : « Les fantômes ne sont pas attachés aux lieux, mais aux personnes », avant de ne rien répondre quand Boonmee lui demande ce qu’elle deviendra quand il mourra à son tour ; les fantômes ne sont peut-être pas autre chose que des souvenirs. La mémoire des « vies antérieures » du titre parle en fait autant des vies successives sous différentes enveloppes charnelles, que des époques qui fragmentent une même existence.

Cette mémoire est d’ailleurs la matière-même à partir de laquelle travaille le réalisateur, et Oncle Boonmee continue de mettre en scène les images et les situations récurrentes qu’on retrouve dans toute son œuvre : les dispositifs médicaux, les visionnages de films ou de programmes télévisés, le sommeil… Ces motifs répétés sont souvent dotés d’un sens particulier que des éléments biographiques de la vie du réalisateur peuvent expliquer : ses parents étaient médecins, son père est mort d’une maladie rénale, ce sont eux qui lui montraient la télévision qui le fascinait puis lui ont fait découvrir le cinéma. D’où, sans doute, le sentiment de nostalgie que le film essaie de soigner, par l’acceptation du passé.

Apichatpong Weerasethakul n’est cependant pas qu’un doux rêveur perdu dans sa pensée philosophico-religieuse et ses préoccupations personnelles. Quand l’on sait que la Thaïlande est une monarchie où le crime de lèse-majesté est encore inscrit dans le code pénal, et où le pouvoir est entre les mains de l’armée, on comprend que la complexité des films d’Apichatpong Weerasethakul lui permet également d’y dissimuler un sous-texte plus engagé qu’il n’y paraît. Boonmee déplore que sa maladie soit une conséquence de son mauvais karma, ajoutant : « J’ai tué trop de communistes ». La mémoire qui hante le personnage est également politique, et bien des symboles peuvent être réinterprétés à l’aune de cette information – comme la transformation du fils de Boonmee parti vivre avec les mystérieux singes de la forêt : ne pourrait-elle pas évoquer un départ pour rejoindre la lutte révolutionnaire ?

Plus l’on s’y intéresse, plus les films d’Apichatpong Weerasethakul se révèlent être de véritables jungles de symboles, dont l’exploration paraît plus complexe à mesure qu’on s’y plonge. En recevant sa palme en 2010, il déclare : « Maintenant, je crois que j’en sais un peu plus sur le cinéma ; mais il reste encore un mystère pour moi. » Un sentiment que l’on partage au visionnage de son œuvre, tant elle participe à l’épaississement de ce mystère.

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures / D’Apichatpong Weerasethakul / Avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee / France – Thaïlande / 1h53 / 2010.

Une réflexion sur « Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures »

  1. Splendide analyse de ce film considéré par beaucoup comme une œuvre hermétique, et de fait effrayante. On n’ose s’y colleter et pourtant, cette « jungle de symboles » on la retrouve aussi chez Lynch par exemple. Ce Boonmee parfois inquiétant et troublant, n’en est pas si éloigné.

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