Total Recall

Rétrospective Paul Verhoeven

Total Recall
Douglas (Arnold Schwarzenegger) et Lori Quaid (Sharon Stone). L’interprétation aussi trouble qu’intense de cette dernière lui vaudra de jouer de nouveau pour Verhoeven dans Basic Instinct © Columbia TriStar Films

Sorti en 1990, Total Recall est la deuxième adaptation cinématographique de Philip K. Dick à voir le jour – après Blade Runner en 1982. Mais le scénario, signé Ronald Shusett, Dan O’Bannon et Gary Goldman, s’éloigne de la nouvelle Souvenirs à vendre sur laquelle il se base pour fournir à Paul Verhoeven un matériau particulièrement adapté à ses propres préoccupations. Avec RoboCop en 1987, le néerlandais a pu faire ses preuves aux commandes d’un film de science-fiction hollywoodien à gros budget, ce qui lui permet d’être choisi par Arnold Schwarzenegger pour réaliser le film. Total Recall formera dans son œuvre le deuxième moment d’une trilogie clôturée par Starship Troopers en 1997. Trois histoires tout à fait distinctes mais aux nombreuses thématiques communes, véritables pamphlets dans lesquels les mondes futuristes dépeints sont autant de reflets déformés de notre propre réalité.

2048, la planète Mars a été colonisée. Quaid, ouvrier terrien sans histoires (si tant est que Schwarzenegger puisse donner cette impression), décide de s’offrir un implant mémoriel : un faux séjour dans la peau d’un agent secret sur Mars, planète qui le fascine et dont il rêve toutes les nuits. Mais l’expérience réveille en lui des souvenirs enfouis, bien réels et apparemment encombrants : en sortant du laboratoire, Quaid est attaqué par des hommes en armes, et se découvre d’inattendues capacités à se défendre. Le synopsis laisse espérer un grand moment de cinéma de divertissement, et Verhoeven ne trompe pas les attentes de ses spectateurs : monde futuriste fascinant, narration ultra-dynamique, le tout saupoudré de punchlines dispensées avec un plaisir évident par Schwarzenegger… Verhoeven ne trahit pas, il subvertit : sa réflexion est toujours menée au cœur de l’action – au sens de combats, courses-poursuites et autres explosions – et jamais à son détriment.

Action qui est donc omniprésente dans le contexte de guerre civile futuriste que présente Total Recall. Et quoi de mieux pour multiplier les occurrences d’une violence que RoboCop interrogeait déjà ? Les corps atrocement meurtris par les impacts de balles sont autant de réminiscences d’une scène culte du film précédent de Verhoeven, où un test de robot policier tournait au drame. L’esthétique qui en résulte pourrait presque relever du body-horror à la Cronenberg (le projet étant d’ailleurs passé entre les mains de ce dernier). À la différence qu’ici, plutôt que d’explorer le corps, il s’agit de jouer avec les pulsions, prétextant les assouvir tout en allant suffisamment loin dans la violence pour les interroger. D’où l’ironie qui accompagne souvent cette violence, dans ses manifestations les plus anecdotiques (Schwarzy s’extrayant une énorme puce traqueuse de la narine) comme dans les plus dramatiques : lorsque les héros sont exposés à l’atmosphère martienne, malgré la gravité du moment, la déformation de leur visage est grand-guignolesque, presque comique. On se souviendra que Jérôme Bosch, spécialiste des métamorphoses monstrueuses, est le peintre préféré de Verhoeven, et certains des mutants de Total Recall trouveraient bien leur place dans une de ses représentations des enfers.

L’enfer auquel Total Recall s’intéresse n’est cependant pas celui de la religion chrétienne, ni même celui d’un futur distant et irréel. Mars n’a ici été colonisée que pour y exploiter une ressource énergétique, et l’air lui-même est devenu une denrée payante exploitée de façon monopolistique par le gouverneur de la planète. Les mutants se révèlent être des victimes collatérales de l’entreprise, contaminées par l’air martien en ayant été logés dans des habitats insalubres. Difficile de voir en de tels scandales sanitaires et écologiques où s’opère une collusion des pouvoirs publics et du secteur privé une spécificité martienne. Le régime en place semble relever d’une sorte de fascisme capitaliste, où les mutants considérés comme des sous-êtres sont confinés dans des ghettos, où des milices paramilitaires appliquent la loi, et où les résistants sont qualifiés de terroristes. Un sujet auquel tient Verhoeven, qui déclare avoir été profondément marqué par l’occupation allemande des Pays-Bas dans son enfance, sujet qu’il explorera dans Black Book en 2006.

Total Recall n’est pas pour autant qu’une œuvre politique. Si les corps sont ici si joyeusement mutilés par le réalisateur, c’est aussi parce que l’idée maîtresse du film est que seuls nos actes nous définissent. Le corps est dépourvu de signification : la laideur des mutants ne présume en rien de leurs qualités morales (l’un agit en héros, un autre s’avère un traître, et leur leader charismatique est de loin le plus laid d’entre eux). Bien plus, à la quête initiale de Quaid consistant à récupérer son identité passée, se substitue finalement l’affirmation d’une identité nouvelle. Celui qu’il était avant de perdre la mémoire s’adresse d’ailleurs à lui comme à un étranger via les enregistrements qu’il lui a laissé, allant jusqu’à déclarer : « Je dois maintenant récupérer mon corps ». Une idée surprenante pour Verhoeven, qui rappelle la conception de l’identité qu’a pu avoir le philosophe John Locke, fondée sur la conscience et la mémoire. Suffit-il d’oublier ses actes passés pour qu’ils soient pardonnés ? Avons-nous droit à une seconde chance ? La dernière phrase du film vient malicieusement dynamiter cette idée, par un tour de passe-passe qui serait banal et décevant s’il n’était pas chargé de l’ironie et de l’ambiguïté que le réalisateur affectionne : et si tout ceci n’avait été qu’un rêve ? Quaid est-il jamais sorti du laboratoire de Rekall ? Auquel cas le film n’aurait été qu’un fantasme du protagoniste… celui de tuer sa femme et son meilleur ami. Nous voilà rassurés : nous sommes bien chez Verhoeven.  

Total Recall / De Paul Verhoeven / Avec Arnold Schwarzenegger, Sharon Stone, Rachel Ticotin, Michael Ironside / 1h53 / États-Unis / 1990.

2 réflexions sur « Total Recall »

  1. Excellent article, et très bonne analyse de ce Verhoeven que je n’ai pas revu depuis belle lurette. Le discours politique, les liens philosophiques, la problématique écologique mais aussi bien sur la dimension romanesque de cette aventure martienne en mettent plein la vue. En plein trip dickien actuellement, c’est un peu l’occasion rêvée. Je me le programme incessamment sous peu.
    A bientôt.

    Aimé par 3 personnes

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